Les chemins de traverses d’un éveilleur de conscience


éveilleur de conscience

Communicateur, homme de théâtre, animateur radio et télé, comédien, concepteur designer, vulgarisateur scientifique et défenseur de la cause environnementale, Jacques Languirand est un être à part dans le paysage culturel québécois, un personnage avant-gardiste et excentrique dont le rire tonitruant est reconnaissable entre tous. À la barre de l’émission Par 4 chemins depuis plus de 37 ans, le communicateur autodidacte explore des chemins de traverses, déployant une pensée latérale et multidisciplinaire qui refuse de se cantonner aux seuls lieux communs.

Né à Montréal le 1er mai 1931, le jeune Jacques perd sa mère alors qu’il n’a que deux ans. L’événement laisse un vide immense que comblent difficilement des relations conflictuelles avec un père excentrique et autoritaire. Devant la pierre tombale de la mère, le père dira d’ailleurs : « C’est ici que ta mère est enterrée. Pour nous deux, sa mort représente le début de l’enfer. »

Seize ans plus tard, Jacques Languirand rompt les amarres avec un passé difficile et un père qui menace de le rendre fou, reprenant en quelque sorte possession de son destin en embarquant sur le SS Rouen pour une traversée qui le mène à Paris. Véritable acte de naissance, la Ville lumière ouvre ses portes à celui qui se cherche des maîtres et rêve de devenir comédien. C’est plutôt à la radio qu’il fera ses débuts, croisant ainsi certains géants de l’après-guerre : Malraux, Sartre, Prévert, Cocteau, et Hubert Aquin, qui deviendra un grand ami.

À son retour au Québec, Jacques Languirand connaît une période de grande activité. Il mène trois carrières de front – radio, télévision et théâtre. Jeune dramaturge, c’est surtout avec ses pièces de théâtre qu’il espère briller. Il dira plus tard que ce besoin impératif de réussir était une façon de compenser pour la douleur de son enfance. Malgré quelques succès, son style et ses audaces ne font pas l’unanimité dans un Québec encore bien frileux.

Puis l’homme délaisse le théâtre pour se consacrer à conception de différents pavillons de l’Expo 67. Dans la foulée de l’élan créateur insufflé par l’événement, Languirand et son ami Léon Klein fondent le Centre culturel du Vieux-Montréal, un espace d’avant-garde, bilingue, et conçu pour ouvrir la place à un théâtre plus moderne. Le projet, magnifique d’idéalisme et de vision, échoue presque aussitôt, plongeant Languirand dans une profonde dépression.

La crise existentielle qui frappe alors Languirand implique une importante remise en question et une quête spirituelle profonde, en plus de signer chez lui l’abandon de la dramaturgie. Tenté par le nouvel-âge et les expériences psychédéliques, il ouvre le centre de croissance Mater Materia. La situation se compliquant, Languirand sera ensuite victime d’un burn-out. S’il se retire de l’aventure ésotérique comme on défroque, il conservera néanmoins de cette expérience une approche spirituelle inscrite au cœur même de son existence.

C’est en 1971 que commence pour Jacques Languirand ce qui sera peut-être la plus grande aventure de sa vie : l’animation de l’émission radio Par 4 chemins. Travail de vulgarisation et de synthèse transdisciplinaire qui correspond à l’encyclopédisme du personnage, taillée sur mesure pour cet humaniste curieux et éclectique, l’émission est un carrefour d’idées et un lieu de réflexion qui ne réfute ni le désir de transcendance ni l’inévitable conscience du chaos.

Préoccupé par l’état critique de l’environnement et profondément inquiet quant à l’avenir de l’humanité, Jacques Languirand a aussi accepté de devenir porte-parole du Jour de la Terre dès 1995, organisme qui vise à conscientiser le grand public quant à l’urgence d’agir en fonction d’un véritable développement durable.

Infatigable éveilleur de conscience, Languirand n’a rien perdu de sa vivacité ni de sa curiosité malgré ses 75 ans passés. L’excellent communicateur partage maintenant aux générations montantes les fruits de sa sagesse, qui est à la fois celle d’accepter sa marginalité, mais aussi, et surtout, celle de mener sa vie selon sa propre conscience. En parcourant des sentiers parfois peu fréquentés, Jacques Languirand aura exploré sans compromis les divers chemins de son « tripatif » destin, à l’image de ces êtres d’exceptions qui à la fois témoignent de leur époque et la marquent durablement.