La longévité


La longévité

En 2005, un an avant de s’intéresser au pronétariat, Joël de Rosnay a encore une fois prouvé la diversité de ses intérêts en se penchant sur un tout autre sujet. En compagnie de Jean-Louis Servan-Schreiber, François de Closets et Dominique Simonnet, il publiait le livre Une vie de plus. La longévité, pour quoi faire ?.

Le groupe s’intéresse non seulement à la révolution de la longévité dans nos sociétés, mais également à une nouvelle période de transition dans la vie des individus, soit celle qui va de 60 à 75 ans. Ce laps de temps représente, selon eux, une seconde adolescence, qui peut-être aussi agitée que la première adolescence.

Joël de Rosnay s’attarde particulièrement à décrire et à expliquer ce qu’est le vieillissement en regard des dernières découvertes scientifiques. Voici comment il décrit le vieillissement du corps humain :

« Résumons. En se renouvelant, les cellules font des erreurs de copie, elles se réparent mal. Leur petite chaudière interne polluant de plus en plus, elles s’oxydent, échangent moins bien avec leurs voisines, envoient de mauvais signaux chimiques, ce qui suscite des dégradations en cascades. Dans notre corps, la communication cellulaire se brouille, les dérèglements se multiplient… Le phénomène est accentué par nos conditions de vie et d’environnement ; une alimentation trop abondante provoque la surchauffe des machines cellulaires ; si elle est trop riche, les graisses dangereuses sont mises en réserve et peuvent être réutilisées notamment par les cellules cancéreuses pour se diviser. Cela se produit de plus dans un corps dont les défenses immunitaires sont affaiblies, d’où un risque accru d’apparition de maladies dégénératives… le vieillissement, tel qu’on le voit aujourd’hui, est aussi la convergence de tous ces phénomènes : un désordre croissant dans le monde cellulaire, comme un grésillement parasite dans un circuit électrique, un “bruit de fond’’ qui supplante les signaux précis de la vie. » [1]

Malgré les nombreuses maladies, la durée de vie des populations occidentales augmente constamment. À tel point que l’on sera bientôt confronté à des courbes démographiques carrées, caractérisées par des décès à peu près tous situés aux mêmes âges. Mais ce qui est fort étonnant dans le propos de Joël de Rosnay est d’apprendre que la durée de vie normale d’un être humain varie de 120 à 140 ans ! [2]. Le scientifique anticipe que la longévité deviendra un des thèmes importants de la recherche appliquée au cours des prochaines années. Cela provoquera des chambardements importants aux niveaux industriel et économique :

« Trois secteurs industriels vont d’ailleurs à mon avis se rapprocher : celui de la pharmacie, celui des cosmétiques, celui de la nutrition. On va ainsi assister à l’apparition sur le marché de nombreux « alicaments » (aliments médicamenteux) et à la naissance d’une « cosméceutique » (« la cosmétique pharmaceutique »). Aux États-Unis, des dizaines de starts-ups se sont déjà lancées pour produire et commercialiser des produits promoteurs de longévité… [3]

Joël de Rosnay estime que la révolution scientifique des vingt dernières années nous permet de faire un management de notre corps, comme on le fait pour une entreprise. Afin de décrire ce phénomène, les anglophones utilisent l’expression successful ageing, mais de Rosnay préfère le terme de bionomie.

« L’économie (la gestion de la maison ; du grec oikos, la maison et nomos, la règle) correspond à l’écologie (la science de la maison, de oikos, la maison, et logos, la science). Ce sont les deux faces d’une même médaille. La bionomie (gestion de la vie) correspondrait ainsi à la biologie (science de la vie). Il s’agit en effet d’apprendre à bien gérer son corps. D’ailleurs, le mot management en anglais vient du vieux français “ménager”, toujours utilisé au Québec, qui veut dire organiser le budget du ménage. Ce mot a donné “le manager”, mais aussi “la ménagère”, ce qui en dit long d’ailleurs sur la répartition des rôles entre les sexes. Ménager, aménager, se ménager, se manager, s’aménager (comme le territoire), s’économiser… La bionomie relève de la même logique, celle d’une bonne gestion de notre organisme. On peut même parler de tableaux de bord, d’indicateurs, d’objectifs, et établir le management de notre corps sur des bases rationnelles. » [4]

Ce livre-entretien permet à de Rosnay de revenir à la question de l’alimentation et de la nutrition, domaines qu’il avait d’ailleurs abordés en 1979 avec son bouquin La malbouffe. Encore une fois, il insiste sur le principe suivant : qu’une saine alimentation est une prévention contre les maladies.

Mais c’est surtout sa vision de la médecine de l’avenir qui est fascinante. En effet, il entrevoit le développement de systèmes de contrôle qui seront implantés dans le corps afin de détecter les défaillances du métabolisme et de les rectifier. Cela est loin d’être de la science-fiction, car le très connu pacemaker joue déjà ce rôle. C’est plutôt l’étendue des découvertes et l’utilisation possible de ces avancées qui sont surprenantes.

« Car, comme pour le pacemaker, on peut implanter dans le corps un mini-défibrillateur, avec des cathéters installés dans certaines artères, qui détecte les signaux caractéristiques d’un battement cardiaque déficient et envoie alors la décharge électrique immédiate et appropriée. Le vice-président américain Dick Cheney porte un appareil de ce type depuis le 30 juin 2001. […] Même idée pour lutter contre la maladie de Parkinson : un implant inséré dans le cerveau envoie une impulsion électrique précise et stabilise les phénomènes qui induisent la maladie, conduisant à l’arrêt complet des spectaculaires mouvements et tremblements incontrôlables qui caractérisent cette maladie. De plus en plus, nous disposerons de puces minuscules implantées, de biocapteurs et de réservoirs miniatures, sortes de mini-organes électroniques capables de traiter un nombre croissant d’affections. » [5]

Mais ces avancées médicales et scientifiques peuvent cependant représenter un énorme danger pour le respect de la vie privée et la protection des renseignements personnels. Tout comme le développement du cyberespace, d’ailleurs. Joël de Rosnay en est bien conscient, et il nous donne quelques exemples des dérives possibles qui guettent nos sociétés de demain :

« Il existe déjà des textiles intelligents ; un tee-shirt, par exemple, dont les fibres portent des biocapteurs capables de détecter la composition de la transpiration, les battements cardiaques, la pression artérielle. Grâce à une puce électronique, le tee-shirt fournit ces informations à un boîtier qui les envoie par Internet à un centre médical. En cas de crise cardiaque, l’alerte est aussitôt donnée, ainsi que la position de la personne par GPS, ce qui permet de diriger les secours plus efficacement. […] Ce qui pose la question de la “traçabilité” des individus sans leur consentement. D’autres utilisations (ou dérives) sont possibles. Pour l’anecdote, je connais un chercheur anglais qui s’est fait implanter une puce de ce type : lorsqu’il s’installe devant son ordinateur ou se présente à la porte de son laboratoire, celle-ci envoie immédiatement toutes les informations sur son identité et ses codes secrets. » [6]

Notes:

[1] Une vie en plus. La longévité pour quoi faire ?, pp. 38-39

[2] (p. 41)

[3] Une vie en plus. La longévité, pour quoi faire ?, p. 70

[4] Une vie en plus. La longévité, pour quoi faire ?, p. 44

[5] Une vie en plus. La longévité, pour quoi faire ?, pp. 78-79

[6] Une vie en plus. La longévité, pour quoi faire ?, pp. 79-80