Habiter l’Amérique


Habiter l’Amérique

Écrivain dont l’œuvre entière témoigne d’une volonté de s’inscrire de plain-pied dans le vaste territoire de l’Amérique, journaliste de formation, chroniqueur, scénariste et réalisateur à ses heures, Dany Laferrière est un auteur migratoire. La métaphore ne vise pas à souligner l’exil de l’homme ni à marquer le périple de l’émigrant en quête d’une terre d’accueil. Elle renvoie plutôt à une mouvance volontaire et périodique, une navigation qui caractérise tout à la fois le mode de vie de l’auteur et l’architecture littéraire de son Autobiographie américaine, grand œuvre qui se décline en dix stations. D’ailleurs, Laferrière aime dire que son « cœur est à Port-au-Prince, [son] corps à Miami et [son] âme à Montréal. » Façon bien personnelle d’habiter l’Amérique tout entière !

Dany Laferrière, de son vrai nom Windsor Klébert Laferrière, naît le 13 avril 1953 à Port-au-Prince, en Haïti. On le surnomme Dany pour le différencier de son père, qui possédait le même nom. Et pour le protéger contre une possible vengeance. Car Haïti est un pays dangereux, et le père de Dany, un homme d’action dont les opinions politiques anti-duvaliéristes dérangent. Il devra s’exiler à New York pour ne jamais revenir, ni d’ailleurs renouer avec ses enfants.

Bien que né dans la capitale, le jeune Laferrière passe une bonne partie de son enfance à Petit-Goâve, époque heureuse dont il relate le souvenir dans L’odeur du café. Là-bas, il vit entouré de femmes : sa mère, sa grand-mère Da, ses quatre tantes. C’est là aussi qu’il apprend le français. Ce qui lui ouvre les portes de la littérature française. Très jeune, Laferrière lit beaucoup. Et il retient tout, en élève appliqué et discret qu’il est.

Malgré un contexte social et politique dangereux marqué par la présence menaçante des Tontons macoutes, Dany Laferrière devient journaliste pour l’hebdomadaire Le Petit Samedi Soir. Mais le 1er juin 1976, son ami Gasner Raymond, lui aussi journaliste, est retrouvé mort. Le message est clair et sans équivoque. Et Laferrière le décode parfaitement. Il décide donc de quitter son pays, seul moyen raisonnable de préserver sa vie. Il relatera cet épisode dans son roman Le cri des oiseaux fous.

Le jeune journaliste de 23 ans débarque alors dans le Montréal olympique, où il doit tordre le cou à son destin pour se fabriquer une vie d’écrivain. Si l’auteur fait les cent métiers pour survivre, il s’empare du mythe le plus puissant de l’Amérique, le succès, qu’il décline ici auprès de la gent féminine dans son premier roman Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer. Le roman fait l’effet d’une bombe. Dany sera écrivain.

C’est que le « mentir-vrai » est une façon de concevoir la littérature chez Laferrière, mais aussi une manière de construire sa vie. Les mots, empruntés à Louis Aragon, sont pour l’auteur comme un programme, une façon d’annoncer que la vérité, la sienne, n’est pas toujours conforme à la réalité. Il aime brouiller les pistes ; sa vie est un roman.

Sur la scène littéraire québécoise, son personnage médiatique prend de plus en plus de place et Laferrière semble avoir de la difficulté à concilier ce succès professionnel avec son besoin d’écrire. En 1990, il en a assez. Il part donc s’installer à Miami, où il rédigera l’essentiel de son Autobiographie américaine qui le fait voyager en dix tomes d’Haïti à Montréal en passant par les États-Unis, qu’il radiographie entre autres dans Cette grenade dans la main du jeune Nègre est-elle une arme ou un fruit ?

Bien qu’une part importante de l’œuvre de Dany Laferrière revisite le pays de ses origines, que l’auteur en explore le souvenir et en décrit la réalité, il refuse pourtant l’épithète d’auteur créole et d’écrivain de l’exil, parce qu’elles l’enferment dans une catégorisation par trop réductrice. Dany Laferrière « écrit sur ce qui se passe là où il vit », et il vit sur l’ensemble du continent nord-américain, habitant par le corps et par l’écriture les espaces géographiques et symboliques de l’Amérique.

Au moment où il terminait la rédaction de son Autobiographie américaine, Dany Laferrière et sa famille décident alors de rentrer à Montréal. En plus de publier Je suis fatigué, qui vient en quelque sorte faire le point sur ses activités, il entreprend de réécrire certains des titres déjà parus. Parallèlement, l’auteur se lance aussi dans l’écriture de scénarios et fait ses armes comme réalisateur de cinéma avec Comment conquérir l’Amérique en une seule nuit (2004) et un projet en cours qui s’intitule Vite, je n’ai pas que ça à faire.

Quelque forme que prenne sa création, le mouvement migratoire qui alimente l’œuvre de Dany Laferrière permet à son auteur d’habiter un lieu de mouvance qui est en fait une idée de l’Amérique, là où les frontières géographiques sont inopérantes et les définitions identitaires univoques, obsolètes, là, aussi, où le réel et le fictif se fondent et se confondent, pour céder toute la place à ce voyage dans l’espace magnifié d’une Amérique réinventée.