Denys Arcand : Tendre un miroir à la vie


miroir à la vie

Tendre un miroir à la vie. Denys Arcand aime utiliser cette expression, empruntée à la fameuse pièce de théâtre Hamlet de William Shakespeare, afin de décrire son impressionnant travail de cinéaste. Le clin d’œil prend tout son sens lorsque l’on constate que Denys Arcand s’est attardé à filmer et à montrer la réalité de la société québécoise depuis le début des années 1960.

À cette époque, le jeune étudiant de l’Université de Montréal coréalisa le film Seul ou avec d’autres, regard furtif sur les jeunes de sa génération. Un premier opus en phase avec l’esprit de la Révolution tranquille qui bouleversait le Québec d’après-Duplessis, et qui annonçait les nombreux autres films à venir du cinéaste. Passionné d’Histoire avec un grand « H », Denys Arcand est un homme qui fut le témoin privilégié du passage d’une époque à une autre, témoin d’une révolution des valeurs. Né en 1941, Denys Arcand passa sa jeunesse dans le magnifique village de Deschambault, non loin de Québec. Il fut élevé et éduqué dans la plus pure tradition catholique de la société canadienne-française de l’époque. Des valeurs familiales et religieuses qui étaient fondamentales aux yeux de ses parents, qui marquèrent le jeune Arcand et qui serviront également de thèmes centraux dans quelques-uns de ses grands films.

Les parents Arcand étaient des gens cultivés, amateurs d’opéra. Un père pilote maritime sur le fleuve Saint-Laurent, mais qui avait également navigué de par le vaste monde. Une mère amoureuse du piano qui initia ses enfants à la musique. Cette influence sera déterminante pour Denys Arcand, dont les trames musicales des films sont toujours d’une grande importance.

Pour assurer l’éducation de leurs enfants, les parents Arcand n’hésitèrent pas à quitter leur village afin de s’installer dans la métropole québécoise. C’est ainsi que Denys Arcand fréquenta tout d’abord le réputé Collège Sainte-Marie de Montréal, dirigé par les jésuites, pour étudier ensuite l’Histoire à l’Université de Montréal. Cette formation d’historien est tout sauf anecdotique dans le parcours du cinéaste. Car cela explique ses choix cinématographiques tout au long de sa carrière, autant au niveau des documentaires que des films de fiction.

En 1963, après avoir complété ses études, Arcand se dénicha un boulot à l’Office national du film du Canada, côtoyant de brillants techniciens et de talentueux cinéastes. La recrue scénarisa et réalisa une trilogie historique : les documentaires Champlain, Les Montréalistes, La route de l’Ouest. Inconnu, Denys Arcand réussit malgré tout à déranger et à choquer avec des propos qui ne respectaient pas l’historiographie officielle. Ce fut la première d’une longue série de controverses qui jalonneront la carrière du cinéaste.

En 1969, On est au coton, un documentaire dérangeant et portant un regard lucide sur l’industrie du textile québécois, sera censuré pendant quelques années. Puis en 1981, Arcand présenta Le confort et l’indifférence, un dernier documentaire coup de poing sur l’univers politique québécois, qui choqua par son ton incisif et par son cynisme. Pour La maudite galette, Réjeanne Padovani, puis Gina, Denys Arcand utilisa sa vaste expérience de documentariste et son talent inné d’observateur afin de scénariser et réaliser ses premiers longs métrages de fiction au début de la décennie 1970. Avec ces films cinglants et implacables, Arcand jeta un regard sur la criminalité, la corruption et la violence qui gangrénaient la société, mais qui sont toujours d’actualité.

Mais à partir de 1986, Denys Arcand changea de registre. Avec le long métrage Le déclin de l’empire américain, le scénariste et réalisateur délaissa les thématiques collectives pour s’intéresser davantage aux préoccupations individuelles, et même personnelles. Et pour tendre un nouveau miroir à ses contemporains.

Grâce aux remarquables Jésus de Montréal et Les invasions barbares, Denys Arcand a mis en scène des personnages excessifs, exubérants, mais également troublés, confrontés à l’effondrement des valeurs et à la disparition d’une certaine culture. Des longs métrages brillants, devenus des classiques du cinéma québécois. Salués un peu partout à travers le monde, ces films valurent au plus célèbre cinéaste québécois les plus grands honneurs cinématographiques.

Créateur respecté, mais controversé, Denys Arcand a enfanté une œuvre intelligente, dense, où rode constamment la mort, et qui dérange par l’image qu’elle nous renvoie. Des qualités qui rendent cette œuvre éminemment universelle.