Category: passion d’écrire


Caricaturiste de grand talent dont les « petits bonhommes » font mouche, créateur du personnage de Gérard D. Laflaque qui tient la barre de l’émission Et Dieu créa… Laflaque, Serge Chapleau s’est bâti une solide réputation à la pointe du crayon, croquant sur le vif les personnalités de l’heure, les moments forts de l’actualité ainsi que les travers de notre société.

Dernier enfant d’une famille de sept garçons, Chapleau vient au monde à Montréal, en 1945, et grandit dans la ruelle de la rue Drolet, milieu qu’il décrit comme « pauvre, où culturellement il ne se passait rien, à part la culture des tomates des voisins portugais. » Revenant sur une enfance qu’il compare au Léolo de Jean-Claude Lauzon – la poésie en moins -, Chapleau cultivera toute sa vie un sens de l’humour et de la dérision qui lui furent probablement salutaires.

Mais le désert produit étonnement des fleurs, car les sept garçons Chapleau sont particulièrement doués en dessin. Tous, sans exception. C’est d’ailleurs un des aînés qui convaincra la mère d’inscrire Serge à l’École des beaux-arts de Montréal. Dès lors, le jeune homme découvre un foisonnant univers artistique qui le nourrit et le stimule, tout comme il fait la découverte d’une vie de bohême qui semble tout particulièrement lui plaire.

En 1972, Serge Chapleau publie sa toute première caricature, un dessin couleur de Gilles Vigneault, qui obtient un succès immédiat auprès du vaste lectorat de la revue Perspectives. La collaboration se poursuivra quelques années durant, avant que le caricaturiste n’aille faire montre de son talent dans diverses autres publications. Parallèlement, Chapleau troque un temps le crayon pour l’harmonica et accompagne Plume Latraverse sur son disque Le vieux show son sale, tout comme il avait un temps œuvré comme batteur aux côtés des Cailloux.

Dans les années 1980, Serge Chapleau crée la désormais célèbre marionnette de Gérard D. Laflaque, personnage dérangeant mais sympathique dont les débuts se font sous la forme d’une Minute et quart diffusée sur les ondes de Radio-Québec. Chapleau travaille trois années durant à cette folle aventure, confectionnant la marionnette et peaufinant ses techniques de manipulation dans le but de lui trouver une vitrine, et de percer le marché américain. Mais les projets achoppent.

La popularité grandissante des dessins de Serge Chapleau – dont l’habileté du trait de crayon rivalise avec l’acuité du regard -, lui ouvre les portes du Devoir en 1985. Au journal, le dessin se vit désormais au quotidien, avec l’impératif créatif que cela implique, mais aussi avec un espace de liberté qu’il doit s’approprier tout en en jaugeant les limites. En 1996, Chapleau quitte cette fois Le Devoir pour La Presse, en remplacement du talentueux Girerd. Il y tient l’affiche depuis lors, pour le plus grand bonheur de ses nombreux lecteurs. Un florilège de ses meilleurs dessins paraît aussi annuellement dans L’année Chapleau.

En 2004, vingt ans après sa création, Gérard aura enfin son heure de gloire alors qu’il se voit transformé en personnage d’animation 3D dans Et Dieu créa… Laflaque. Ainsi, Gérard D. Laflaque reprend sa place sur nos écrans dans une émission humoristique qui, outre le fait qu’elle déboulonne les personnages politiques et jette un regard incisif sur l’actualité, tient du véritable exploit technique.

Qu’il exerce son talent sur papier ou qu’il le décline en d’autres médiums, il n’en demeure pas moins que les crayons de Chapleau sont toujours aussi bien aiguisés, tout comme son exceptionnel sens de l’observation et le mordant de d’un propos qui refuse de céder le pas à la rectitude politique.


Écrire est un verbe que Marie Laberge semble n’avoir jamais conjugué au futur. En fait, sa passion pour l’écriture se vit à l’impératif présent. Dramaturge prolifique qui compte à son actif plus d’une vingtaine de pièces, comédienne et metteure en scène à ses heures, l’auteure délaissera ensuite l’univers théâtral pour se consacrer corps et âme au roman. Et ce, avec un succès absolument foudroyant ! Le goût du bonheur, son ambitieuse saga, se vend à plus 500 000 exemplaires, ce qui fait de son auteure un cas d’exception dans l’histoire littéraire du Québec.

Si Marie Laberge affirme « n’avoir jamais rêvé d’être écrivaine », c’est qu’elle sait très tôt que l’écriture est déjà inscrite au cœur même de sa vie : non seulement est-elle une vibrante passion, mais elle est, aussi, un impératif besoin. Dès l’enfance, sur le long chemin de l’école, elle invente des histoires qu’elle couche ensuite sur le papier avant de les donner à lire à sa sœur, son tout premier public.

Mais les années de formation de l’écrivaine sont aussi marquées par le désir de brûler les planches. Après avoir suivi des cours de ballet, qui lui donnent la piqûre de la scène, et tâté du journalisme, Marie Laberge bifurque vers le théâtre. Elle se joint à la Troupe les Treize avant d’entrer, en 1972, au Conservatoire d’art dramatique de Québec. La jeune femme se fait alors connaître comme comédienne, avant de se lancer à son tour dans l’écriture dramaturgique, portée par la nécessité de faire entendre sa propre voix et de laisser libre cours à la déferlante d’émotions qui la bousculent.

C’était avant la guerre à l’Anse à Gilles, une de ses pièces maîtresses, l’impose définitivement comme dramaturge. La pièce porte en elle une puissante charge émotive et une gravité qui seront partout présentes dans son écriture, qu’elle soit théâtrale ou romanesque. C’est que l’œuvre de Marie Laberge ne fait pas dans la dentelle : elle est souvent violente, dure, sans concessions, marquée par la mort qui en devient une thématique essentielle, voire structurante, mais aussi par le désir d’amour qui se fait entendre comme un incessant appel. La gravité de son œuvre contraste avec la personnalité exubérante et vive de son auteure, qui affirme vouloir savourer la vie d’autant plus qu’elle en connaît l’extrême précarité.

Dans les années 1980, Laberge s’affirme comme une figure marquante du théâtre québécois. Ses pièces sont montées un peu partout, ici comme à l’étranger, et le public répond favorablement à l’appel. Mais son théâtre subit simultanément l’assaut de critiques parfois « vitrioliques ». Éreintée par certaines mesquineries qui minent alors son plaisir de créer, et ne voulant pas se répéter, la dramaturge se tourne vers le roman. Si elle publie Juillet en 1989, son premier titre, c’est avec Quelques adieux que la romancière prend véritablement son envol.

Les succès s’enchaînent alors sans relâche : Le poids des ombres, Annabelle, La cérémonie des anges. Rapidement, l’écrivaine devient une incontournable tête d’affiche du paysage littéraire québécois. À la suite de l’échec du second référendum, dans la foulée duquel elle coécrit la Déclaration d’indépendance, Marie Laberge entreprend d’écrire une imposante saga, Le goût du bonheur, renouant ainsi avec un plaisir de lecture qui plonge ses racines au plus profond l’enfance.

En véritable bourreau de travail, l’écrivaine rédige à la main, en moins d’une année et dans une solitude quasi absolue, les 2 000 pages de sa fresque, répartie en trois tomes : Gabrielle, Adélaïde et Florent. Ainsi, celle qui affirme qu’écrire est un acte de liberté, qui suppose le courage de s’abandonner à l’exploration des profondeurs insoupçonnées tapies au cœur de l’être humain, aura su donner « le goût du bonheur » à ses nombreux lecteurs qui, littéralement, s’arrachent ses bouquins et les dévorent !


Joël de Rosnay naît le 12 juin 1937 à l’île Maurice. Il est le fils de Gaëtan de Rosnay et de Natacha Koltchine. Le couple aura trois enfants : Zina, Joël et Arnaud. Le futur scientifique sera toujours fier de ses parents, mais regrette de ne pas parler le russe, malgré le fait que sa mère soit russe.

Joël de Rosnay est le descendant d’une famille de planteurs originaires de la région de Champagne, en France, mais dont les membres ont eu la particularité d’émigrer à l’île Maurice au XIXe siècle. Après son arrivée, le grand-père de Rosnay réussit à établir une propriété sucrière sur cette île du Pacifique. Très jeune, Gaëtan (1912-1992), le père de Joël, se passionne pour la peinture. Il est remarqué par le peintre de la marine française, Jean-Gabriel Daragnès, lors d’un passage à l’île Maurice. Ce dernier le met en contact avec un affichiste de Paris, Paul Colin, et il sera admis dans son atelier parisien à la fin des années 1930. Après un retour à l’île Maurice, où il sera l’élève de Max Boullé, Gaétan de Rosnay présentera ses premières expositions. Puis il reviendra en France en 1939, et y restera pendant toute la durée de la Seconde Guerre mondiale. Il loua alors une villa à Biarritz. Pour le jeune Joël, c’est le début d’une longue histoire d’amour avec le pays basque français. À tel point qu’il y possède encore une maison et qu’il y séjourne régulièrement. Pour lui, cette région représente « la Californie de l’Europe ».

Après le second conflit mondial, Gaëtan de Rosnay continuera de peindre et fera partie du groupe des peintres de l’École de Paris. Parmi ces peintres qui ont insufflé une nouvelle forme d’art figuratif, citons Michel de Gallard, Bernard Buffet, Jansem, Maurice Verdier.

En 1957, Joël de Rosnay, qui a 20 ans, fait la découverte du surf par l’entremise du film Hawaï, île de rêve. Il se prend d’une véritable passion pour ce sport et fonde avec un groupe d’amis le Waikiki Surf Club. Il devient très vite un excellent surfeur, sera sacré champion de France en 1961 et participera trois fois aux championnats du monde. Il aurait même eu le privilège d’être l’instructeur de surf de l’actrice Catherine Deneuve ! Encore aujourd’hui, âgé de près de 70 ans, Joël de Rosnay pratique toujours le surf et il a initié ses enfants comme ses petits-enfants à ce sport exigeant. Les réunions familiales dans le pays basque français sont toujours d’excellentes raisons de sortir les planches. Le surf est pour lui un défi sportif, mais représente aussi une métaphore :

« Une vague, c’est le symbole de la destinée qui va finir sur une plage. Et, sur cette vague, déterminée par quelque chose d’autre que moi, je peux exercer ma liberté pendant un certain temps. » [1]

Son frère Arnaud était également un passionné de sports nautiques, et de planche à voile en particulier. Malheureusement, sa passion a aussi causé sa perte. Arnaud de Rosnay est décédé le 24 novembre 1984, alors qu’il est disparu en mer de Chine en effectuant la traversé du détroit de Taïwan en planche à voile.

Joël de Rosnay en parle avec affection :

« Mon frère Arnaud était non seulement un grand sportif mais aussi un visionnaire et un explorateur. Un visionnaire des modes de vie et des tendances de demain et un explorateur de notre planète ainsi que des futurs possibles. Vingt ans avant tout le monde il avait compris l’extraordinaire développement des sports de glisse en contribuant, notamment, à la promotion du surf, du windsurf, du Hobie Cat et du speed-sail. » [2]

Malgré ce drame familial, Joël de Rosnay a continué à pratiquer des sports difficiles. Il y a trouvé une forme d’équilibre qui complète sa carrière dédiée à la science et à la réflexion :

« Pratiquant des sports extrêmes, j’éprouve un plaisir certain à skier vite, à faire en sorte que mon catamaran finisse en tête de la régate, ou plus généralement à frôler le danger que génère la vitesse. Aussi, devant les excès de la vitesse, il faut savoir raison garder et se donner la possibilité de réintroduire dans ses activités de la lenteur, de la pérennité, savoir ajouter du temps au temps pour se construire progressivement et conférer ainsi du sens à ses actions. » [3]

Notes:

[1] Le monde, 22 novembre 2000

[2] Site Internet Le Carrefour du futur

[3] Le Nouvel Observateur, Hors série, mars-avril 2001


Né en 1890, le père de Simone Veil, André Jacob, est le fils d’un comptable de la Compagnie du Gaz, et sa famille vient de Lorraine. En 1912, il est diplômé d’architecture à l’École des Beaux-Arts et obtient un deuxième prix de Rome. Enrôlé durant la Première Guerre mondiale, il est capturé à Maubeuge. De son séjour dans un stalag allemand, il revient avec un fort sentiment anti-germanique, préparé de plus longue date par un patriotisme familial et revanchard issu des guerres franco-prussiennes de 1870, qui se sont soldées, comme on sait, par la défaite de la France et la perte de l’Alsace et la Lorraine. En dépit de ce contentieux personnel avec l’Allemagne, en 1922, André Jacob épouse Yvonne Steinmetz, issue d’une famille juive allemande établie à Paris depuis plusieurs générations et qui a prospéré dans le commerce de la fourrure.

« Volontiers despote avec les siens, écrit Maurice Szafran, autoritaire jusqu’à la caricature, il n’en respecte pas moins l’esprit de rébellion. » Ce dernier point ne compte pas pour peu dans ses relations avec sa fille Simone. « Entre André et la petite, poursuit le biographe, se noue une relation tumultueuse, indéchiffrable même pour les proches. Ils se ressemblent et ont en commun ces traits de caractère qui font les tempéraments ombrageux. Dans le même souffle, l’un et l’autre peuvent passer de la colère éruptive à la plus délicate tendresse. » Simone Veil supporte mal l’autorité de son père, tout en lui reconnaissant une droiture morale et une discipline qu’il aura voulu transmettre à ses quatre enfants, en même temps que la littérature, le goût de la lecture et des arts, à l’exception de la musique, interdite de séjour à la maison. C’est par son mari, musicien et mélomane, que Simone Veil découvrira plus tard la musique. Au chapitre de la culture, mentionnons au passage que Simone Veil est aussi une grande lectrice (Proust est l’un de ses auteurs préférés), et qu’elle aime beaucoup la peinture.

Quatre enfants naissent du mariage d’André Jacob et Yvonne Steinmetz. D’abord, Madeleine, dite Milou, en 1924, qui connaîtra la déportation et dont Simone Veil s’est sentie très proche, jusqu’à sa mort stupide, en août 1952, dans un accident de voiture (le petit Luc, l’enfant que Madeleine venait d’avoir, périra aussi, mais son mari, Pierre Jampolsky, survivra). L’accident a eu lieu alors que la famille venait de rendre visite aux Veil à Stuttgart où Antoine Veil était alors en poste diplomatique. En 1976, devant la caméra de Jean-Émile Jeannesson, dans le documentaire de TF1 déjà cité, Simone Veil, la gorge serrée, renonce à évoquer le souvenir de cette sœur chérie, et sans doute lui est-il encore douloureux de le faire aujourd’hui, sinon pour rappeler qu’elle fut sa compagne de déportation.

Un an après la naissance de Milou, en 1924, naît Denise. Entrée dans un réseau de la résistance, à Lyon, celle-ci sera arrêtée et déportée à Ravensbrück, dont elle reviendra auréolée (aux yeux des Français libérés) de faits de résistance, alors que Simone et Milou, qui n’étaient que des déportées « raciales », dira Simone Veil, non sans amertume, se heurtèrent au mépris manifesté à l’endroit des victimes suspectées de passivité. Déjà, au camp, il régnait une discrimination entre les détenus politiques et les détenus juifs. Un jour, par exemple, Simone et Milou tombent sur des détenues militantes qui les chassent aux cris de « Allez ! dehors, les petites juives ! ». Et à la libération des camps, les rescapés politiques seront rapatriés en France sans délai, fera remarquer Simone Veil, certains même en avion, alors que les rescapés juifs, qui ne sont que juifs, devront attendre encore un mois sur place, dans les conditions que l’on imagine. Ajoutons que Denise, tout en ayant reçu après la guerre une formation d’infirmière (Milou sera psychologue et Simone se veut avocate), sera plus tard la secrétaire de l’anthropologue et résistante Germaine Tillon, et qu’elle apparaît dans le documentaire de Jeannesson déjà cité.

Retour dans la famille Jacob. Un an après la naissance de Denise, voici Jean, qui naît en 1925. C’est un garçon doux, « à part », dit Michel Sarazin. Il aura du mal à se faire une place dans cet univers de femmes et, au moment de son arrestation par la Gestapo, il avait renoncé à faire des études et commencé un apprentissage de photographe. Il sera déporté avec son père, et tous deux périront dans un certain convoi formé de 878 Juifs envoyés à Kowno, en Lituanie, et à Reval, en Estonie. On ignore quelle fut la destination finale du père et du frère de Simone Veil, mais les fusillades et le travail forcé étaient la règle dans ce convoi, et aucun prisonnier n’en revint. « De son frère Jean, Simone Veil est, aujourd’hui encore, incapable de parler », écrit Maurice Szafran, en 1994. Et celle-ci appellera Jean, son fils aîné, né en 1947, en mémoire du frère disparu.

Et puis, le 13 juillet 1927, à 8 h 15 du matin, naît Simone, Annie, Liline, dans cette famille appartenant à la bourgeoisie éclairée. Flairant un boum immobilier sur la Côte d’Azur, André Jacob avait installé à Nice, en 1924, son cabinet d’architecte, ainsi que sa petite famille, au grand dam de son épouse, Parisienne de cœur. Et si, aujourd’hui, Simone Veil avoue aimer Paris à la folie, « ville, dit-elle, non pas cosmopolite mais universelle », avec son architecture, ses monuments et sa vie culturelle, elle a gardé de son enfance méditerranéenne un goût pour le soleil et une détestation du froid, que le séjour au camp n’aura fait qu’accroître. Dans les premiers temps, la famille habite à Nice un grand appartement au numéro 52, rue George-Clémenceau, avec domestiques et deux pièces réservées au cabinet d’architecte d’André Jacob, où travaillent aussi un chef d’agence, un dessinateur et une secrétaire. C’est rue George-Clémenceau que naît Simone Jacob. Signe d’opulence : André Jacob achète même une automobile.

Mais la crise économique de 1929 entraîne un effondrement de l’immobilier. Il faut congédier employés et domestiques (et vendre l’automobile). La famille s’installe rue Cluvier, dans un appartement plus petit, sans décor, sans chauffage. On garde la fidèle Antoinette Babaïev, dite Tonia, Russe blanche entrée comme bonne au service de la famille à la fin des années 1920 et qui a épousé un ancien officier tsariste (rappelons que la Côte d’Azur est alors un refuge pour l’immigration russe issue de la révolution bolchevique). Durant la guerre, les conditions difficiles d’existence jusqu’à l’arrestation des Jacob en 1944 feront en sorte qu’on ne pourra plus payer celle-ci et qu’elle devra trouver ailleurs des moyens de subsistance. Mais le visage de Tonia, déclare Michel Sarrazin, est le dernier visage aperçu par la jeune Simone Jacob quand partira le convoi qui l’emportera, avec sa mère et sa sœur, vers le camp de transit de Drancy, au nord-est de Paris. Et jusqu’à la mort de Tonia, en 1984, Simone Veil aura revu régulièrement celle qui considérait « les petits Jacob comme ses propres enfants ».

Comme l’écrit Maurice Szafran, les Jacob mènent alors « un train de vie de tout petits-bourgeois contraints de se débarrasser d’une villa de vacances à La Ciotat en 1937 ». Deux sujets restent interdits à la maison : la politique et l’argent (la religion est ignorée, on l’a vu). Très tôt, Simone découvre que son père voudrait posséder sa mère, qui répond à cette volonté de possession en donnant la priorité aux quatre enfants, aux yeux desquels elle est un ange de douceur et de beauté. Plus tard, Simone Jacob racontera comment, dans l’enfer des camps, au milieu des dépravations et des humiliations, cette mère restait digne et entendait préserver la dignité de ses filles, les surveillant de près, insistant, par exemple, pour qu’elles se lavent chaque jour, même dans une eau nauséabonde. Lorsque Simone arrive à mettre la main sur une bassine un peu moins sale et entend se décrasser seule, la mère rappelle sa fille à l’ordre : il faut partager. La douceur d’Yvonne Jacob, toutefois, est aussi passivité, et c’est à l’énergique Simone de veiller à ce qu’on ne lui vole pas le bout de pain ou de couverture qui lui reste. Cette mère, entrée au camp à 43 ans, ne survivra pas à l’horreur. Elle meurt dans les bras de sa fille Milou (Simone est au travail) le 25 mars 1945, dans le camp de Bergen-Belsen, en Allemagne, où les nazis, fuyant l’avance des Soviétiques, ont évacué leurs prisonniers à marche forcée, dans la neige, à trente degrés sous zéro, puis, en train, sur une plate-forme découverte. Ses dernières paroles, rapporte Maurice Szafran, seront elles aussi empreintes de dignité : « Ne veuillez jamais le mal aux autres, nous savons trop ce que c’est. » Toute son existence, Simone Veil sera inconsolable de la perte de cette mère qui a tant compté.

Mais n’anticipons pas, ou plutôt choisissons, devant le caractère exceptionnellement tragique de ces événements, d’alterner l’évocation du passé de Simone Veil, rescapée des camps de concentration, à celui de son existence, avant et après. L’horreur ne s’en trouvera pas réduite. Tout au plus, une meilleure compréhension de la personnalité de Simone Veil – de sa réserve, de ses faibles sourires qui ne sont jamais des rires, de sa détermination, de son apparente dureté – sera-t-elle possible. « Je ne crois pas être gaie, dit-elle ainsi, le 10 avril 1975, à un journaliste de TFI venu l’interviewer à sa maison de campagne en Normandie (une ancienne ferme désaffectée que les Veil ont retapée entièrement). Je ne ris pas beaucoup. Mais la nature, il est vrai, me donne un sentiment de plénitude. » Simone Veil avoue en effet trouver dans le jardinage un grand plaisir. Mais comment ne pas entendre aussi toute la souffrance que cache mal cet aveu pudique ?

Retour à l’enfance. Tout comme son père, Simone Jacob a une « mémoire d’acier », précise Maurice Szafran, et elle aime en jouer. Cependant, « Simone exècre déjà la bienséance bourgeoise et se venge, flattant un genre : l’insolence sobre, l’impertinence feutrée. En sixième, le professeur de lettres, Mlle Rougié, demande à ses élèves d’apprendre un poème, Les elfes. Simone obtempère. Mais avant de réciter, son tour venu, elle demande la parole. Josette Destefanis, une camarade de classe, témoigne :
« À la stupéfaction générale, elle a démoli le poème. Elle lui reprochait sa niaiserie avec de vrais arguments. Le professeur, éberlué, hochait la tête et balbutiait “C’est vrai, c’est vrai”… Personne d’autre n’aurait osé. » C’est là un trait de Simone Veil : se soumettre sans cesser de se battre, en faisant appel à la raison. Des années plus tard, à la caméra d’Aujourd’hui Madame, dans l’entrevue déjà citée, elle avouera ainsi sa dette à l’égard du droit qui « donne une habitude de raisonnement rigoureux et oblige à faire des développements logiques pour résoudre les problèmes. » Certes, le droit a formé Simone Veil. Il reste qu’elle ne l’a pas choisi sans avoir des affinités avec cette discipline, à en juger par l’épisode du poème appris par cœur mais tout aussi bien méthodiquement démoli en classe.

Dans cette attitude de rébellion tranquille, argumentée et non passionnelle, Maurice Szafran voit une conséquence de l’oppression du père, qui n’a eu de cesse de dicter son comportement à chaque membre de la famille : il convient d’aimer ceci et non cela ; de faire ceci et non cela. Comme on le sait, au lycée, ajoute son biographe, « Simone est intéressée, sans plus. Les devoirs ne sont jamais très bien rédigés, les leçons jamais très bien apprises. La moyenne, pour passer et ne pas subir les réprimandes d’André. » Comme son frère entré chez les scouts et tout comme ses sœurs, elle entre en 1937 chez les Éclaireuses (Nice IV, version laïque). De manière éloquente, son premier nom de totem est « lièvre agité ». Une amie d’enfance, Laurence Hirsch-Reinach, raconte à Maurice Szafran : « Elle était volontaire, efficace, capable d’emportements inopinés, et puis son sourire sauvait tout. »

Car Simone Jacob, redisons-le, est une jeune fille très belle, comme en témoignent toutes les photos conservées de cette époque. Sa beauté lui vaudra même de recevoir bientôt, de sa sœur aînée, en tant qu’Éclaireuse, un deuxième totem, en remplacement du premier : Balkis, soit le nom donné à l’éblouissante reine de Saba, qui, dans la Bible, rend visite au roi Salomon. En 1944, raconte Michel Sarazin, Simone Jacob est même choisie pour illustrer le calendrier des Éclaireuses. Dans des circonstances normales, chacun sait que la beauté est un atout. Elle l’est aussi dans les pires conditions possibles. À Auschwitz-Birkenau, où Simone Jacob arrive à 16 ans (suivant le conseil d’un détenu à sa descente du train, elle triche sur son âge et avoue 18 ans, ce qui lui évite d’être gazée aussitôt, comme les autres enfants), sa beauté ne passe pas inaperçue. D’abord, pour une raison inexpliquée, les femmes du groupe auquel appartient Simone Jacob ne sont pas tondues. À plusieurs reprises, en entrevue, Simone Veil expliquera par la suite que d’avoir pu ainsi garder ses cheveux (même très courts) l’a aidé à garder le moral et a sûrement compté pour sa survie. Du coup, son apparence quelque peu « présentable » ainsi que sa jeunesse la feront prendre en pitié, un jour, par une kapo polonaise : « Tu es trop belle pour mourir ici, lui dit-elle, comme le rapporte Michel Sarrazin. Je ferai quelque chose pour toi. Je t’enverrai dans un petit commando où la vie sera moins dure. »

Cette femme tiendra parole. Quelque temps plus tard, la kapo polonaise demandera la mutation de Simone Jacob non loin, à Bobreck, dans un camp de travail qui fournit en main-d’œuvre l’industrie allemande et où les conditions sont un peu moins inhumaines (la soupe y est un peu plus épaisse, on y travaille dix heures par jour plutôt que douze et un dimanche sur deux seulement, et dans un entrepôt couvert, bien qu’il ne soit pas chauffé, et non pas dehors, par tous les temps). Mais personne n’est dupe. Il ne s’agit que d’un sursis, dicté par les nécessités de l’industrie de guerre allemande. Simone Jacob accepte d’être transférée à Bobreck à condition que sa sœur et sa mère l’accompagnent, ce qui lui sera accordé. « Pourtant, raconte Simone Veil à Maurice Szafran, après quelques jours de présence, j’ai dit à maman que, si ça continuait comme ça, je voulais retourner à Birkenau. La pression sexuelle que tentaient d’exercer sur moi les prisonniers était insupportable. »

Cette beauté, bien que mise à mal (à la libération des camps, le soldat anglais qui l’interroge lui donne quarante ans, alors qu’elle en a dix-huit), la poursuivra après la guerre. Comme plusieurs rescapées, Simone Veil devra se défendre, explique son biographe Maurice Szafran, contre les soupçons d’une « cruauté bonhomme » : pourquoi ces femmes sont-elles revenues et d’autres non ? À quoi s’ajoute un voyeurisme pervers : « En Suisse, dès 1945, se souvient-elle, une brave dame m’a demandé s’il était vrai que les SS nous faisaient mettre enceintes par des chiens. » À un colloque sur le nazisme à la Sorbonne, en décembre 1987, Simone Veil croira nécessaire d’affirmer sans détour : « Je ne suis pas là parce que je me suis prostituée avec des SS. »

Mais jusqu’à son arrestation, Simone Jacob mènera une existence joyeuse, conquérante, de « gamine délurée », entourée d’amis et d’affection, et cela précisément en raison de sa beauté et de l’assurance qu’elle donne lorsqu’elle s’ajoute à l’intelligence et à des qualités de cœur. Insouciante, Simone Jacob ? Pas tout à fait. Maurice Szafran la présente aussi comme une enfant inquiète, en proie à d’affreux pressentiments que son père ne veut entendre. Avant la guerre, l’accession au pouvoir du Front populaire entraîne un regain d’antisémitisme, qui n’épargne pas la Côte d’Azur, mais André Jacob, enfermé dans un anti-germanisme de principe, ne voit pas la spécificité du nazisme et continue de se croire français d’abord (et si peu juif), aux droits protégés par la République. À la maison, la vie matérielle devient de plus en plus difficile. Les Jacob accueillent de nombreux réfugiés juifs. L’approvisionnement est devenu une obsession, mais André Jacob, par principe, refuse d’avoir recours au marché noir, et les enfants se relaient dès trois heures du matin dans les fils d’attente chez les commerçants. Yvonne Jacob doit enseigner au primaire, malgré les réticences de son mari. Milou entre comme secrétaire dans une entreprise d’apéritifs, Denise donne des leçons de mathématiques, Jean renonce aux études et choisit la photographie, et Simone, qui a 13 ans en 1940, s’efforce d’aider sa mère après le lycée.

Le 2 juin 1941, le gouvernement de Pierre Laval modifie le statut des Juifs et le 24 septembre de la même année, André Jacob se voit interdit d’exercer sa profession d’architecte, en raison du quota juif de 2 % dans la profession déjà atteint). Le gouvernement ordonne aux Juifs de se déclarer à la mairie, ce qui facilitera les rafles, mais cela, on ne le comprendra qu’après coup. Il n’empêche, André Jacob continue de croire que les Juifs français seront épargnés, que la persécution et la haine nazie ne peuvent concerner que les Juifs d’Europe de l’Est. À Nice, qui vit à l’heure de l’occupation italienne, plus douce que l’allemande, la première rafle a lieu le 26 août 1942. Les pressentiments de Simone sont fondés : un jour, ils seront arrêtés et envoyés on ne sait où. Car nul ne sait, alors, ce qu’il advient des Juifs – hommes, femmes, vieillards et enfants – qui disparaissent. En 1942, la famille Jacob se disperse donc chez des amis niçois. De faux papiers d’identité font d’eux des Jacquier. Pour sa part, Simone est recueillie chez son professeur de lettres classiques au lycée de jeunes filles, Madame de Villeroy. Malgré les rafles, Simone Jacob continue de fréquenter le lycée, jusqu’à ce que la directrice, empêtrée dans des explications ambiguës, ne l’en chasse, en novembre 1943. Qu’à cela ne tienne, Simone Jacob aura recours, on le sait, aux notes de cours de ses camarades et fera corriger ses devoirs par certains professeurs, allant jusqu’à se présenter aux examens du bac, en 1944. « Il y a en Simone, écrit Maurice Szafran, l’inépuisable volonté de ne pas interrompre le cours de sa vie. Elle sait les risques encourus. L’angoisse de l’arrestation l’étreint en permanence. »

Bravade ou inconscience de la jeunesse ? La jeune fille de 16 ans continue de sortir, se croyant protégée par ses faux papiers. C’est ainsi que le dimanche 30 mars 1944, au retour d’une promenade dans les rues de Nice avec un ami non juif, Simone Jacob est arrêtée : « Jacquier, ça c’est Jacob », dit le SS. Les deux jeunes gens sont emmenés au commissariat. Le jeune homme est relâché et, sans réfléchir, se précipite chez la famille qui héberge Milou, pour les prévenir. La Gestapo arrive peu de temps après, et arrête celle-ci, restée au lit ce jour-là, car elle était grippée. Yvonne Jacob, venue prendre des nouvelles de sa fille, est arrêtée au passage. (Denise, l’aînée, a déjà rejoint la résistance à 19 ans, comme on sait). Jean est arrêté sur un boulevard peu de temps après. Reste le père, qui se terre chez son ex-employé, fou de douleur. Son tour viendra bientôt.

À Nice, tous les Juifs arrêtés sont envoyés à l’hôtel Excelsior, en attendant leur transfert à Drancy, puis vers l’Est. Dans la foule, André Jacob assiste à ces arrivées dramatiques. Ses traits sémites lui valent d’être repéré par un mouchard physionomiste recruté par les Allemands. Il est dénoncé et, presque soulagé, arrêté à son tour. Il rejoint son fils dans l’aile des hommes. On ne les reverra plus. Pendant ce temps, la mère et les deux filles n’ont qu’une idée, qui ne les quittera plus, en particulier lors des sélections au camp : rester ensemble. Ce qu’elles parviendront à faire, jusqu’à la fin. Après deux semaines à Drancy, elles feront partie du convoi no 71, qui, précisons-le, comprend aussi les enfants d’Izieu et leurs monitrices, de triste mémoire. Le départ a lieu le 13 avril 1944. À bord des wagons, la lutte pour un peu d’espace ou pour la paille est féroce. « Simone, écrit Maurice Szafran, sait être efficace. Pour trois. »

Cette attitude de protection des aînées par la plus jeune ne se démentira pas, tout au long des 363 jours de détention de Simone Jacob. Pour l’instant, elles sont arrivées à destination. Mais qu’est-ce donc que ce lieu ? À Drancy, on disait : aller à « Pitchipoï ». Tel est, en effet, le nom inventé par les enfants de Drancy, en septembre 1942, pour désigner la mystérieuse destination des convois partant du camp de transit. « Pitchipoï » était un lieu imaginaire. La réalité dépasse l’imagination.