Category: Joël de Rosnay


Par André Royer

Fort de cette expérience financière et de ses connaissances scientifiques, en 1975, Joël de Rosnay est nommé directeur des applications de la recherche à l’Institut Pasteur.

Mais l’année 1975 marque aussi une date importante dans le parcours du scientifique. Il publie son second livre, intitulé Le macroscope. Vers une vision globale. Le bouquin obtiendra beaucoup de succès en librairie et vaudra à l’auteur le prix de l’Académie des sciences morales et politiques. On dira de ce titre qu’il fut à l’origine de l’analyse systémique en France.

Laissons Joël de Rosnay définir lui-même l’approche systémique :

« Par-delà le vocabulaire, les analogies, et les métaphores, il semble donc qu’il existe une approche commune permettant de mieux comprendre et de mieux décrire la complexité organisée. Cette approche unifiante existe en effet. Elle est née, au cours des trente dernières années, de la fécondation de plusieurs disciplines dont la biologie, la théorie de l’information, la cybernétique et la théorie des systèmes. Ce n’est pas une idée neuve : ce qui est neuf, c’est l’intégration des disciplines qui se réalise autour d’elle. Cette approche transdisciplinaire s’appelle l’approche systémique. C’est elle que je symbolise dans ce livre par le concept du macroscope. Il ne faut pas la considérer comme une “science”, une “théorie” ou une “discipline”, mais comme une nouvelle méthodologie, permettant de rassembler et d’organiser les connaissances en vue d’une plus grande efficacité de l’action. À la différence de l’approche analytique, l’approche systémique englobe la totalité des éléments du système étudié, ainsi que leurs interactions et leurs interdépendances. » [1]

Alors que l’approche analytique se penche sur les éléments, s’intéresse aux détails, modifie une seule variable à la fois et conduit à un enseignement par discipline, l’approche systémique, quant à elle, se concentre sur un ensemble et sur les interactions entre les éléments, privilégie plutôt la perception globale, modifie plusieurs groupes de variables à la fois et entraîne un enseignement pluridisciplinaire. Deux écoles de pensées bien distinctes.

Dans la précédente citation, Joël de Rosnay parlait de complexité. Il a en effet cherché à comprendre. Alors que le microscope servait à l’étude de l’infiniment petit et qu’à l’inverse, le télescope s’intéressait à l’infiniment grand, Joël de Rosnay a voulu imaginer un outil pour l’étude de l’infiniment complexe.

Mais qu’entend-t-on par le terme scientifique « complexe » ? Joël de Rosnay définit la complexité en cinq points : l’existence d’éléments ou d’agents (par exemple les cellules) ; l’existence de relations entre ces éléments ; la présence de niveaux hiérarchiques indépendants et de réseaux ; des comportements dynamiques (non linéaires) de la part des éléments et une capacité d’évolution.

Et pour s’attarder à l’étude du complexe, l’humain ne peut compter que sur son cerveau, son intelligence et sa logique.

« Cet outil, je l’appelle le macroscope (macro, grand ; et skopein, observer). Le macroscope n’est pas un outil comme les autres. C’est un instrument symbolique, fait d’un ensemble de méthodes et de techniques empruntées à des disciplines très différentes. Évidemment, il est inutile de le chercher dans les laboratoires ou les centres de recherche. Et pourtant nombreux sont ceux qui s’en servent aujourd’hui dans les domaines les plus variés. Car le macroscope peut être considéré comme le symbole d’une nouvelle manière de voir, de comprendre et d’agir. » [2]

Joël de Rosnay utilisa donc l’approche systémique afin de comprendre et de déchiffrer l’infiniment complexe. Cette approche peut être décrite grâce aux dix commandements suivants :

1. Conserver la variété.
2. Ne pas ouvrir les boucles de régulation (pas de ruptures des cycles naturels).
3. Rechercher les points d’amplification (points sensibles, maillons faibles, goulots d’étranglement).
4. Rétablir les équilibres par la décentralisation.
5. Savoir maintenir les contraintes (les limites).
6. Différencier pour mieux intégrer.
7. Pour évoluer : se laisser agresser (adaptation).
8. Préférer les objectifs à la programmation détaillée.
9. Savoir utiliser l’énergie de commande (répartition de l’information).
10. Respecter les temps de réponse. [3]

Cet ouvrage sera très important pour de Rosnay, deviendra le fondement des autres travaux à venir. Lors de la célébration des 30 ans du Macroscope, Futuribles international a organisé une table ronde dont le compte rendu a été préparé par Guillaume Rolland. Ce dernier a présenté de façon intéressante le parcours de Joël de Rosnay depuis ce moment clé.

« Au cours des trente années qui ont suivi la publication du Macroscope, Joël de Rosnay distingue trois grandes phases. La première s’étend de 1975 à 1985. Durant cette période, il applique ses nouvelles méthodes en se focalisant sur deux sujets : la gestion des complexités du corps, qui donne lieu à la publication de La malbouffe (1979) dans lequel il développe le concept de bionomie. Puis, il se penche sur la gestion des complexités de l’information dans Branchez-vous publié en 1985. Il y mène notamment une réflexion avant-gardiste sur l’usage et la place de l’ordinateur dans les foyers. » [4]

Notes:

[1] Le macroscope, pp. 91-92

[2] Le macroscope, p. 10

[3] Le macroscope, pp. 132-139

[4] Futuribles international, 30 novembre 2004