Author: muibaroody


Tendre un miroir à la vie. Denys Arcand aime utiliser cette expression, empruntée à la fameuse pièce de théâtre Hamlet de William Shakespeare, afin de décrire son impressionnant travail de cinéaste. Le clin d’œil prend tout son sens lorsque l’on constate que Denys Arcand s’est attardé à filmer et à montrer la réalité de la société québécoise depuis le début des années 1960.

À cette époque, le jeune étudiant de l’Université de Montréal coréalisa le film Seul ou avec d’autres, regard furtif sur les jeunes de sa génération. Un premier opus en phase avec l’esprit de la Révolution tranquille qui bouleversait le Québec d’après-Duplessis, et qui annonçait les nombreux autres films à venir du cinéaste. Passionné d’Histoire avec un grand « H », Denys Arcand est un homme qui fut le témoin privilégié du passage d’une époque à une autre, témoin d’une révolution des valeurs. Né en 1941, Denys Arcand passa sa jeunesse dans le magnifique village de Deschambault, non loin de Québec. Il fut élevé et éduqué dans la plus pure tradition catholique de la société canadienne-française de l’époque. Des valeurs familiales et religieuses qui étaient fondamentales aux yeux de ses parents, qui marquèrent le jeune Arcand et qui serviront également de thèmes centraux dans quelques-uns de ses grands films.

Les parents Arcand étaient des gens cultivés, amateurs d’opéra. Un père pilote maritime sur le fleuve Saint-Laurent, mais qui avait également navigué de par le vaste monde. Une mère amoureuse du piano qui initia ses enfants à la musique. Cette influence sera déterminante pour Denys Arcand, dont les trames musicales des films sont toujours d’une grande importance.

Pour assurer l’éducation de leurs enfants, les parents Arcand n’hésitèrent pas à quitter leur village afin de s’installer dans la métropole québécoise. C’est ainsi que Denys Arcand fréquenta tout d’abord le réputé Collège Sainte-Marie de Montréal, dirigé par les jésuites, pour étudier ensuite l’Histoire à l’Université de Montréal. Cette formation d’historien est tout sauf anecdotique dans le parcours du cinéaste. Car cela explique ses choix cinématographiques tout au long de sa carrière, autant au niveau des documentaires que des films de fiction.

En 1963, après avoir complété ses études, Arcand se dénicha un boulot à l’Office national du film du Canada, côtoyant de brillants techniciens et de talentueux cinéastes. La recrue scénarisa et réalisa une trilogie historique : les documentaires Champlain, Les Montréalistes, La route de l’Ouest. Inconnu, Denys Arcand réussit malgré tout à déranger et à choquer avec des propos qui ne respectaient pas l’historiographie officielle. Ce fut la première d’une longue série de controverses qui jalonneront la carrière du cinéaste.

En 1969, On est au coton, un documentaire dérangeant et portant un regard lucide sur l’industrie du textile québécois, sera censuré pendant quelques années. Puis en 1981, Arcand présenta Le confort et l’indifférence, un dernier documentaire coup de poing sur l’univers politique québécois, qui choqua par son ton incisif et par son cynisme. Pour La maudite galette, Réjeanne Padovani, puis Gina, Denys Arcand utilisa sa vaste expérience de documentariste et son talent inné d’observateur afin de scénariser et réaliser ses premiers longs métrages de fiction au début de la décennie 1970. Avec ces films cinglants et implacables, Arcand jeta un regard sur la criminalité, la corruption et la violence qui gangrénaient la société, mais qui sont toujours d’actualité.

Mais à partir de 1986, Denys Arcand changea de registre. Avec le long métrage Le déclin de l’empire américain, le scénariste et réalisateur délaissa les thématiques collectives pour s’intéresser davantage aux préoccupations individuelles, et même personnelles. Et pour tendre un nouveau miroir à ses contemporains.

Grâce aux remarquables Jésus de Montréal et Les invasions barbares, Denys Arcand a mis en scène des personnages excessifs, exubérants, mais également troublés, confrontés à l’effondrement des valeurs et à la disparition d’une certaine culture. Des longs métrages brillants, devenus des classiques du cinéma québécois. Salués un peu partout à travers le monde, ces films valurent au plus célèbre cinéaste québécois les plus grands honneurs cinématographiques.

Créateur respecté, mais controversé, Denys Arcand a enfanté une œuvre intelligente, dense, où rode constamment la mort, et qui dérange par l’image qu’elle nous renvoie. Des qualités qui rendent cette œuvre éminemment universelle.


Caricaturiste de grand talent dont les « petits bonhommes » font mouche, créateur du personnage de Gérard D. Laflaque qui tient la barre de l’émission Et Dieu créa… Laflaque, Serge Chapleau s’est bâti une solide réputation à la pointe du crayon, croquant sur le vif les personnalités de l’heure, les moments forts de l’actualité ainsi que les travers de notre société.

Dernier enfant d’une famille de sept garçons, Chapleau vient au monde à Montréal, en 1945, et grandit dans la ruelle de la rue Drolet, milieu qu’il décrit comme « pauvre, où culturellement il ne se passait rien, à part la culture des tomates des voisins portugais. » Revenant sur une enfance qu’il compare au Léolo de Jean-Claude Lauzon – la poésie en moins -, Chapleau cultivera toute sa vie un sens de l’humour et de la dérision qui lui furent probablement salutaires.

Mais le désert produit étonnement des fleurs, car les sept garçons Chapleau sont particulièrement doués en dessin. Tous, sans exception. C’est d’ailleurs un des aînés qui convaincra la mère d’inscrire Serge à l’École des beaux-arts de Montréal. Dès lors, le jeune homme découvre un foisonnant univers artistique qui le nourrit et le stimule, tout comme il fait la découverte d’une vie de bohême qui semble tout particulièrement lui plaire.

En 1972, Serge Chapleau publie sa toute première caricature, un dessin couleur de Gilles Vigneault, qui obtient un succès immédiat auprès du vaste lectorat de la revue Perspectives. La collaboration se poursuivra quelques années durant, avant que le caricaturiste n’aille faire montre de son talent dans diverses autres publications. Parallèlement, Chapleau troque un temps le crayon pour l’harmonica et accompagne Plume Latraverse sur son disque Le vieux show son sale, tout comme il avait un temps œuvré comme batteur aux côtés des Cailloux.

Dans les années 1980, Serge Chapleau crée la désormais célèbre marionnette de Gérard D. Laflaque, personnage dérangeant mais sympathique dont les débuts se font sous la forme d’une Minute et quart diffusée sur les ondes de Radio-Québec. Chapleau travaille trois années durant à cette folle aventure, confectionnant la marionnette et peaufinant ses techniques de manipulation dans le but de lui trouver une vitrine, et de percer le marché américain. Mais les projets achoppent.

La popularité grandissante des dessins de Serge Chapleau – dont l’habileté du trait de crayon rivalise avec l’acuité du regard -, lui ouvre les portes du Devoir en 1985. Au journal, le dessin se vit désormais au quotidien, avec l’impératif créatif que cela implique, mais aussi avec un espace de liberté qu’il doit s’approprier tout en en jaugeant les limites. En 1996, Chapleau quitte cette fois Le Devoir pour La Presse, en remplacement du talentueux Girerd. Il y tient l’affiche depuis lors, pour le plus grand bonheur de ses nombreux lecteurs. Un florilège de ses meilleurs dessins paraît aussi annuellement dans L’année Chapleau.

En 2004, vingt ans après sa création, Gérard aura enfin son heure de gloire alors qu’il se voit transformé en personnage d’animation 3D dans Et Dieu créa… Laflaque. Ainsi, Gérard D. Laflaque reprend sa place sur nos écrans dans une émission humoristique qui, outre le fait qu’elle déboulonne les personnages politiques et jette un regard incisif sur l’actualité, tient du véritable exploit technique.

Qu’il exerce son talent sur papier ou qu’il le décline en d’autres médiums, il n’en demeure pas moins que les crayons de Chapleau sont toujours aussi bien aiguisés, tout comme son exceptionnel sens de l’observation et le mordant de d’un propos qui refuse de céder le pas à la rectitude politique.


Écrire est un verbe que Marie Laberge semble n’avoir jamais conjugué au futur. En fait, sa passion pour l’écriture se vit à l’impératif présent. Dramaturge prolifique qui compte à son actif plus d’une vingtaine de pièces, comédienne et metteure en scène à ses heures, l’auteure délaissera ensuite l’univers théâtral pour se consacrer corps et âme au roman. Et ce, avec un succès absolument foudroyant ! Le goût du bonheur, son ambitieuse saga, se vend à plus 500 000 exemplaires, ce qui fait de son auteure un cas d’exception dans l’histoire littéraire du Québec.

Si Marie Laberge affirme « n’avoir jamais rêvé d’être écrivaine », c’est qu’elle sait très tôt que l’écriture est déjà inscrite au cœur même de sa vie : non seulement est-elle une vibrante passion, mais elle est, aussi, un impératif besoin. Dès l’enfance, sur le long chemin de l’école, elle invente des histoires qu’elle couche ensuite sur le papier avant de les donner à lire à sa sœur, son tout premier public.

Mais les années de formation de l’écrivaine sont aussi marquées par le désir de brûler les planches. Après avoir suivi des cours de ballet, qui lui donnent la piqûre de la scène, et tâté du journalisme, Marie Laberge bifurque vers le théâtre. Elle se joint à la Troupe les Treize avant d’entrer, en 1972, au Conservatoire d’art dramatique de Québec. La jeune femme se fait alors connaître comme comédienne, avant de se lancer à son tour dans l’écriture dramaturgique, portée par la nécessité de faire entendre sa propre voix et de laisser libre cours à la déferlante d’émotions qui la bousculent.

C’était avant la guerre à l’Anse à Gilles, une de ses pièces maîtresses, l’impose définitivement comme dramaturge. La pièce porte en elle une puissante charge émotive et une gravité qui seront partout présentes dans son écriture, qu’elle soit théâtrale ou romanesque. C’est que l’œuvre de Marie Laberge ne fait pas dans la dentelle : elle est souvent violente, dure, sans concessions, marquée par la mort qui en devient une thématique essentielle, voire structurante, mais aussi par le désir d’amour qui se fait entendre comme un incessant appel. La gravité de son œuvre contraste avec la personnalité exubérante et vive de son auteure, qui affirme vouloir savourer la vie d’autant plus qu’elle en connaît l’extrême précarité.

Dans les années 1980, Laberge s’affirme comme une figure marquante du théâtre québécois. Ses pièces sont montées un peu partout, ici comme à l’étranger, et le public répond favorablement à l’appel. Mais son théâtre subit simultanément l’assaut de critiques parfois « vitrioliques ». Éreintée par certaines mesquineries qui minent alors son plaisir de créer, et ne voulant pas se répéter, la dramaturge se tourne vers le roman. Si elle publie Juillet en 1989, son premier titre, c’est avec Quelques adieux que la romancière prend véritablement son envol.

Les succès s’enchaînent alors sans relâche : Le poids des ombres, Annabelle, La cérémonie des anges. Rapidement, l’écrivaine devient une incontournable tête d’affiche du paysage littéraire québécois. À la suite de l’échec du second référendum, dans la foulée duquel elle coécrit la Déclaration d’indépendance, Marie Laberge entreprend d’écrire une imposante saga, Le goût du bonheur, renouant ainsi avec un plaisir de lecture qui plonge ses racines au plus profond l’enfance.

En véritable bourreau de travail, l’écrivaine rédige à la main, en moins d’une année et dans une solitude quasi absolue, les 2 000 pages de sa fresque, répartie en trois tomes : Gabrielle, Adélaïde et Florent. Ainsi, celle qui affirme qu’écrire est un acte de liberté, qui suppose le courage de s’abandonner à l’exploration des profondeurs insoupçonnées tapies au cœur de l’être humain, aura su donner « le goût du bonheur » à ses nombreux lecteurs qui, littéralement, s’arrachent ses bouquins et les dévorent !


En 2005, un an avant de s’intéresser au pronétariat, Joël de Rosnay a encore une fois prouvé la diversité de ses intérêts en se penchant sur un tout autre sujet. En compagnie de Jean-Louis Servan-Schreiber, François de Closets et Dominique Simonnet, il publiait le livre Une vie de plus. La longévité, pour quoi faire ?.

Le groupe s’intéresse non seulement à la révolution de la longévité dans nos sociétés, mais également à une nouvelle période de transition dans la vie des individus, soit celle qui va de 60 à 75 ans. Ce laps de temps représente, selon eux, une seconde adolescence, qui peut-être aussi agitée que la première adolescence.

Joël de Rosnay s’attarde particulièrement à décrire et à expliquer ce qu’est le vieillissement en regard des dernières découvertes scientifiques. Voici comment il décrit le vieillissement du corps humain :

« Résumons. En se renouvelant, les cellules font des erreurs de copie, elles se réparent mal. Leur petite chaudière interne polluant de plus en plus, elles s’oxydent, échangent moins bien avec leurs voisines, envoient de mauvais signaux chimiques, ce qui suscite des dégradations en cascades. Dans notre corps, la communication cellulaire se brouille, les dérèglements se multiplient… Le phénomène est accentué par nos conditions de vie et d’environnement ; une alimentation trop abondante provoque la surchauffe des machines cellulaires ; si elle est trop riche, les graisses dangereuses sont mises en réserve et peuvent être réutilisées notamment par les cellules cancéreuses pour se diviser. Cela se produit de plus dans un corps dont les défenses immunitaires sont affaiblies, d’où un risque accru d’apparition de maladies dégénératives… le vieillissement, tel qu’on le voit aujourd’hui, est aussi la convergence de tous ces phénomènes : un désordre croissant dans le monde cellulaire, comme un grésillement parasite dans un circuit électrique, un “bruit de fond’’ qui supplante les signaux précis de la vie. » [1]

Malgré les nombreuses maladies, la durée de vie des populations occidentales augmente constamment. À tel point que l’on sera bientôt confronté à des courbes démographiques carrées, caractérisées par des décès à peu près tous situés aux mêmes âges. Mais ce qui est fort étonnant dans le propos de Joël de Rosnay est d’apprendre que la durée de vie normale d’un être humain varie de 120 à 140 ans ! [2]. Le scientifique anticipe que la longévité deviendra un des thèmes importants de la recherche appliquée au cours des prochaines années. Cela provoquera des chambardements importants aux niveaux industriel et économique :

« Trois secteurs industriels vont d’ailleurs à mon avis se rapprocher : celui de la pharmacie, celui des cosmétiques, celui de la nutrition. On va ainsi assister à l’apparition sur le marché de nombreux « alicaments » (aliments médicamenteux) et à la naissance d’une « cosméceutique » (« la cosmétique pharmaceutique »). Aux États-Unis, des dizaines de starts-ups se sont déjà lancées pour produire et commercialiser des produits promoteurs de longévité… [3]

Joël de Rosnay estime que la révolution scientifique des vingt dernières années nous permet de faire un management de notre corps, comme on le fait pour une entreprise. Afin de décrire ce phénomène, les anglophones utilisent l’expression successful ageing, mais de Rosnay préfère le terme de bionomie.

« L’économie (la gestion de la maison ; du grec oikos, la maison et nomos, la règle) correspond à l’écologie (la science de la maison, de oikos, la maison, et logos, la science). Ce sont les deux faces d’une même médaille. La bionomie (gestion de la vie) correspondrait ainsi à la biologie (science de la vie). Il s’agit en effet d’apprendre à bien gérer son corps. D’ailleurs, le mot management en anglais vient du vieux français “ménager”, toujours utilisé au Québec, qui veut dire organiser le budget du ménage. Ce mot a donné “le manager”, mais aussi “la ménagère”, ce qui en dit long d’ailleurs sur la répartition des rôles entre les sexes. Ménager, aménager, se ménager, se manager, s’aménager (comme le territoire), s’économiser… La bionomie relève de la même logique, celle d’une bonne gestion de notre organisme. On peut même parler de tableaux de bord, d’indicateurs, d’objectifs, et établir le management de notre corps sur des bases rationnelles. » [4]

Ce livre-entretien permet à de Rosnay de revenir à la question de l’alimentation et de la nutrition, domaines qu’il avait d’ailleurs abordés en 1979 avec son bouquin La malbouffe. Encore une fois, il insiste sur le principe suivant : qu’une saine alimentation est une prévention contre les maladies.

Mais c’est surtout sa vision de la médecine de l’avenir qui est fascinante. En effet, il entrevoit le développement de systèmes de contrôle qui seront implantés dans le corps afin de détecter les défaillances du métabolisme et de les rectifier. Cela est loin d’être de la science-fiction, car le très connu pacemaker joue déjà ce rôle. C’est plutôt l’étendue des découvertes et l’utilisation possible de ces avancées qui sont surprenantes.

« Car, comme pour le pacemaker, on peut implanter dans le corps un mini-défibrillateur, avec des cathéters installés dans certaines artères, qui détecte les signaux caractéristiques d’un battement cardiaque déficient et envoie alors la décharge électrique immédiate et appropriée. Le vice-président américain Dick Cheney porte un appareil de ce type depuis le 30 juin 2001. […] Même idée pour lutter contre la maladie de Parkinson : un implant inséré dans le cerveau envoie une impulsion électrique précise et stabilise les phénomènes qui induisent la maladie, conduisant à l’arrêt complet des spectaculaires mouvements et tremblements incontrôlables qui caractérisent cette maladie. De plus en plus, nous disposerons de puces minuscules implantées, de biocapteurs et de réservoirs miniatures, sortes de mini-organes électroniques capables de traiter un nombre croissant d’affections. » [5]

Mais ces avancées médicales et scientifiques peuvent cependant représenter un énorme danger pour le respect de la vie privée et la protection des renseignements personnels. Tout comme le développement du cyberespace, d’ailleurs. Joël de Rosnay en est bien conscient, et il nous donne quelques exemples des dérives possibles qui guettent nos sociétés de demain :

« Il existe déjà des textiles intelligents ; un tee-shirt, par exemple, dont les fibres portent des biocapteurs capables de détecter la composition de la transpiration, les battements cardiaques, la pression artérielle. Grâce à une puce électronique, le tee-shirt fournit ces informations à un boîtier qui les envoie par Internet à un centre médical. En cas de crise cardiaque, l’alerte est aussitôt donnée, ainsi que la position de la personne par GPS, ce qui permet de diriger les secours plus efficacement. […] Ce qui pose la question de la “traçabilité” des individus sans leur consentement. D’autres utilisations (ou dérives) sont possibles. Pour l’anecdote, je connais un chercheur anglais qui s’est fait implanter une puce de ce type : lorsqu’il s’installe devant son ordinateur ou se présente à la porte de son laboratoire, celle-ci envoie immédiatement toutes les informations sur son identité et ses codes secrets. » [6]

Notes:

[1] Une vie en plus. La longévité pour quoi faire ?, pp. 38-39

[2] (p. 41)

[3] Une vie en plus. La longévité, pour quoi faire ?, p. 70

[4] Une vie en plus. La longévité, pour quoi faire ?, p. 44

[5] Une vie en plus. La longévité, pour quoi faire ?, pp. 78-79

[6] Une vie en plus. La longévité, pour quoi faire ?, pp. 79-80


Joël de Rosnay naît le 12 juin 1937 à l’île Maurice. Il est le fils de Gaëtan de Rosnay et de Natacha Koltchine. Le couple aura trois enfants : Zina, Joël et Arnaud. Le futur scientifique sera toujours fier de ses parents, mais regrette de ne pas parler le russe, malgré le fait que sa mère soit russe.

Joël de Rosnay est le descendant d’une famille de planteurs originaires de la région de Champagne, en France, mais dont les membres ont eu la particularité d’émigrer à l’île Maurice au XIXe siècle. Après son arrivée, le grand-père de Rosnay réussit à établir une propriété sucrière sur cette île du Pacifique. Très jeune, Gaëtan (1912-1992), le père de Joël, se passionne pour la peinture. Il est remarqué par le peintre de la marine française, Jean-Gabriel Daragnès, lors d’un passage à l’île Maurice. Ce dernier le met en contact avec un affichiste de Paris, Paul Colin, et il sera admis dans son atelier parisien à la fin des années 1930. Après un retour à l’île Maurice, où il sera l’élève de Max Boullé, Gaétan de Rosnay présentera ses premières expositions. Puis il reviendra en France en 1939, et y restera pendant toute la durée de la Seconde Guerre mondiale. Il loua alors une villa à Biarritz. Pour le jeune Joël, c’est le début d’une longue histoire d’amour avec le pays basque français. À tel point qu’il y possède encore une maison et qu’il y séjourne régulièrement. Pour lui, cette région représente « la Californie de l’Europe ».

Après le second conflit mondial, Gaëtan de Rosnay continuera de peindre et fera partie du groupe des peintres de l’École de Paris. Parmi ces peintres qui ont insufflé une nouvelle forme d’art figuratif, citons Michel de Gallard, Bernard Buffet, Jansem, Maurice Verdier.

En 1957, Joël de Rosnay, qui a 20 ans, fait la découverte du surf par l’entremise du film Hawaï, île de rêve. Il se prend d’une véritable passion pour ce sport et fonde avec un groupe d’amis le Waikiki Surf Club. Il devient très vite un excellent surfeur, sera sacré champion de France en 1961 et participera trois fois aux championnats du monde. Il aurait même eu le privilège d’être l’instructeur de surf de l’actrice Catherine Deneuve ! Encore aujourd’hui, âgé de près de 70 ans, Joël de Rosnay pratique toujours le surf et il a initié ses enfants comme ses petits-enfants à ce sport exigeant. Les réunions familiales dans le pays basque français sont toujours d’excellentes raisons de sortir les planches. Le surf est pour lui un défi sportif, mais représente aussi une métaphore :

« Une vague, c’est le symbole de la destinée qui va finir sur une plage. Et, sur cette vague, déterminée par quelque chose d’autre que moi, je peux exercer ma liberté pendant un certain temps. » [1]

Son frère Arnaud était également un passionné de sports nautiques, et de planche à voile en particulier. Malheureusement, sa passion a aussi causé sa perte. Arnaud de Rosnay est décédé le 24 novembre 1984, alors qu’il est disparu en mer de Chine en effectuant la traversé du détroit de Taïwan en planche à voile.

Joël de Rosnay en parle avec affection :

« Mon frère Arnaud était non seulement un grand sportif mais aussi un visionnaire et un explorateur. Un visionnaire des modes de vie et des tendances de demain et un explorateur de notre planète ainsi que des futurs possibles. Vingt ans avant tout le monde il avait compris l’extraordinaire développement des sports de glisse en contribuant, notamment, à la promotion du surf, du windsurf, du Hobie Cat et du speed-sail. » [2]

Malgré ce drame familial, Joël de Rosnay a continué à pratiquer des sports difficiles. Il y a trouvé une forme d’équilibre qui complète sa carrière dédiée à la science et à la réflexion :

« Pratiquant des sports extrêmes, j’éprouve un plaisir certain à skier vite, à faire en sorte que mon catamaran finisse en tête de la régate, ou plus généralement à frôler le danger que génère la vitesse. Aussi, devant les excès de la vitesse, il faut savoir raison garder et se donner la possibilité de réintroduire dans ses activités de la lenteur, de la pérennité, savoir ajouter du temps au temps pour se construire progressivement et conférer ainsi du sens à ses actions. » [3]

Notes:

[1] Le monde, 22 novembre 2000

[2] Site Internet Le Carrefour du futur

[3] Le Nouvel Observateur, Hors série, mars-avril 2001


Par André Royer

Fort de cette expérience financière et de ses connaissances scientifiques, en 1975, Joël de Rosnay est nommé directeur des applications de la recherche à l’Institut Pasteur.

Mais l’année 1975 marque aussi une date importante dans le parcours du scientifique. Il publie son second livre, intitulé Le macroscope. Vers une vision globale. Le bouquin obtiendra beaucoup de succès en librairie et vaudra à l’auteur le prix de l’Académie des sciences morales et politiques. On dira de ce titre qu’il fut à l’origine de l’analyse systémique en France.

Laissons Joël de Rosnay définir lui-même l’approche systémique :

« Par-delà le vocabulaire, les analogies, et les métaphores, il semble donc qu’il existe une approche commune permettant de mieux comprendre et de mieux décrire la complexité organisée. Cette approche unifiante existe en effet. Elle est née, au cours des trente dernières années, de la fécondation de plusieurs disciplines dont la biologie, la théorie de l’information, la cybernétique et la théorie des systèmes. Ce n’est pas une idée neuve : ce qui est neuf, c’est l’intégration des disciplines qui se réalise autour d’elle. Cette approche transdisciplinaire s’appelle l’approche systémique. C’est elle que je symbolise dans ce livre par le concept du macroscope. Il ne faut pas la considérer comme une “science”, une “théorie” ou une “discipline”, mais comme une nouvelle méthodologie, permettant de rassembler et d’organiser les connaissances en vue d’une plus grande efficacité de l’action. À la différence de l’approche analytique, l’approche systémique englobe la totalité des éléments du système étudié, ainsi que leurs interactions et leurs interdépendances. » [1]

Alors que l’approche analytique se penche sur les éléments, s’intéresse aux détails, modifie une seule variable à la fois et conduit à un enseignement par discipline, l’approche systémique, quant à elle, se concentre sur un ensemble et sur les interactions entre les éléments, privilégie plutôt la perception globale, modifie plusieurs groupes de variables à la fois et entraîne un enseignement pluridisciplinaire. Deux écoles de pensées bien distinctes.

Dans la précédente citation, Joël de Rosnay parlait de complexité. Il a en effet cherché à comprendre. Alors que le microscope servait à l’étude de l’infiniment petit et qu’à l’inverse, le télescope s’intéressait à l’infiniment grand, Joël de Rosnay a voulu imaginer un outil pour l’étude de l’infiniment complexe.

Mais qu’entend-t-on par le terme scientifique « complexe » ? Joël de Rosnay définit la complexité en cinq points : l’existence d’éléments ou d’agents (par exemple les cellules) ; l’existence de relations entre ces éléments ; la présence de niveaux hiérarchiques indépendants et de réseaux ; des comportements dynamiques (non linéaires) de la part des éléments et une capacité d’évolution.

Et pour s’attarder à l’étude du complexe, l’humain ne peut compter que sur son cerveau, son intelligence et sa logique.

« Cet outil, je l’appelle le macroscope (macro, grand ; et skopein, observer). Le macroscope n’est pas un outil comme les autres. C’est un instrument symbolique, fait d’un ensemble de méthodes et de techniques empruntées à des disciplines très différentes. Évidemment, il est inutile de le chercher dans les laboratoires ou les centres de recherche. Et pourtant nombreux sont ceux qui s’en servent aujourd’hui dans les domaines les plus variés. Car le macroscope peut être considéré comme le symbole d’une nouvelle manière de voir, de comprendre et d’agir. » [2]

Joël de Rosnay utilisa donc l’approche systémique afin de comprendre et de déchiffrer l’infiniment complexe. Cette approche peut être décrite grâce aux dix commandements suivants :

1. Conserver la variété.
2. Ne pas ouvrir les boucles de régulation (pas de ruptures des cycles naturels).
3. Rechercher les points d’amplification (points sensibles, maillons faibles, goulots d’étranglement).
4. Rétablir les équilibres par la décentralisation.
5. Savoir maintenir les contraintes (les limites).
6. Différencier pour mieux intégrer.
7. Pour évoluer : se laisser agresser (adaptation).
8. Préférer les objectifs à la programmation détaillée.
9. Savoir utiliser l’énergie de commande (répartition de l’information).
10. Respecter les temps de réponse. [3]

Cet ouvrage sera très important pour de Rosnay, deviendra le fondement des autres travaux à venir. Lors de la célébration des 30 ans du Macroscope, Futuribles international a organisé une table ronde dont le compte rendu a été préparé par Guillaume Rolland. Ce dernier a présenté de façon intéressante le parcours de Joël de Rosnay depuis ce moment clé.

« Au cours des trente années qui ont suivi la publication du Macroscope, Joël de Rosnay distingue trois grandes phases. La première s’étend de 1975 à 1985. Durant cette période, il applique ses nouvelles méthodes en se focalisant sur deux sujets : la gestion des complexités du corps, qui donne lieu à la publication de La malbouffe (1979) dans lequel il développe le concept de bionomie. Puis, il se penche sur la gestion des complexités de l’information dans Branchez-vous publié en 1985. Il y mène notamment une réflexion avant-gardiste sur l’usage et la place de l’ordinateur dans les foyers. » [4]

Notes:

[1] Le macroscope, pp. 91-92

[2] Le macroscope, p. 10

[3] Le macroscope, pp. 132-139

[4] Futuribles international, 30 novembre 2004


Écrivain dont l’œuvre entière témoigne d’une volonté de s’inscrire de plain-pied dans le vaste territoire de l’Amérique, journaliste de formation, chroniqueur, scénariste et réalisateur à ses heures, Dany Laferrière est un auteur migratoire. La métaphore ne vise pas à souligner l’exil de l’homme ni à marquer le périple de l’émigrant en quête d’une terre d’accueil. Elle renvoie plutôt à une mouvance volontaire et périodique, une navigation qui caractérise tout à la fois le mode de vie de l’auteur et l’architecture littéraire de son Autobiographie américaine, grand œuvre qui se décline en dix stations. D’ailleurs, Laferrière aime dire que son « cœur est à Port-au-Prince, [son] corps à Miami et [son] âme à Montréal. » Façon bien personnelle d’habiter l’Amérique tout entière !

Dany Laferrière, de son vrai nom Windsor Klébert Laferrière, naît le 13 avril 1953 à Port-au-Prince, en Haïti. On le surnomme Dany pour le différencier de son père, qui possédait le même nom. Et pour le protéger contre une possible vengeance. Car Haïti est un pays dangereux, et le père de Dany, un homme d’action dont les opinions politiques anti-duvaliéristes dérangent. Il devra s’exiler à New York pour ne jamais revenir, ni d’ailleurs renouer avec ses enfants.

Bien que né dans la capitale, le jeune Laferrière passe une bonne partie de son enfance à Petit-Goâve, époque heureuse dont il relate le souvenir dans L’odeur du café. Là-bas, il vit entouré de femmes : sa mère, sa grand-mère Da, ses quatre tantes. C’est là aussi qu’il apprend le français. Ce qui lui ouvre les portes de la littérature française. Très jeune, Laferrière lit beaucoup. Et il retient tout, en élève appliqué et discret qu’il est.

Malgré un contexte social et politique dangereux marqué par la présence menaçante des Tontons macoutes, Dany Laferrière devient journaliste pour l’hebdomadaire Le Petit Samedi Soir. Mais le 1er juin 1976, son ami Gasner Raymond, lui aussi journaliste, est retrouvé mort. Le message est clair et sans équivoque. Et Laferrière le décode parfaitement. Il décide donc de quitter son pays, seul moyen raisonnable de préserver sa vie. Il relatera cet épisode dans son roman Le cri des oiseaux fous.

Le jeune journaliste de 23 ans débarque alors dans le Montréal olympique, où il doit tordre le cou à son destin pour se fabriquer une vie d’écrivain. Si l’auteur fait les cent métiers pour survivre, il s’empare du mythe le plus puissant de l’Amérique, le succès, qu’il décline ici auprès de la gent féminine dans son premier roman Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer. Le roman fait l’effet d’une bombe. Dany sera écrivain.

C’est que le « mentir-vrai » est une façon de concevoir la littérature chez Laferrière, mais aussi une manière de construire sa vie. Les mots, empruntés à Louis Aragon, sont pour l’auteur comme un programme, une façon d’annoncer que la vérité, la sienne, n’est pas toujours conforme à la réalité. Il aime brouiller les pistes ; sa vie est un roman.

Sur la scène littéraire québécoise, son personnage médiatique prend de plus en plus de place et Laferrière semble avoir de la difficulté à concilier ce succès professionnel avec son besoin d’écrire. En 1990, il en a assez. Il part donc s’installer à Miami, où il rédigera l’essentiel de son Autobiographie américaine qui le fait voyager en dix tomes d’Haïti à Montréal en passant par les États-Unis, qu’il radiographie entre autres dans Cette grenade dans la main du jeune Nègre est-elle une arme ou un fruit ?

Bien qu’une part importante de l’œuvre de Dany Laferrière revisite le pays de ses origines, que l’auteur en explore le souvenir et en décrit la réalité, il refuse pourtant l’épithète d’auteur créole et d’écrivain de l’exil, parce qu’elles l’enferment dans une catégorisation par trop réductrice. Dany Laferrière « écrit sur ce qui se passe là où il vit », et il vit sur l’ensemble du continent nord-américain, habitant par le corps et par l’écriture les espaces géographiques et symboliques de l’Amérique.

Au moment où il terminait la rédaction de son Autobiographie américaine, Dany Laferrière et sa famille décident alors de rentrer à Montréal. En plus de publier Je suis fatigué, qui vient en quelque sorte faire le point sur ses activités, il entreprend de réécrire certains des titres déjà parus. Parallèlement, l’auteur se lance aussi dans l’écriture de scénarios et fait ses armes comme réalisateur de cinéma avec Comment conquérir l’Amérique en une seule nuit (2004) et un projet en cours qui s’intitule Vite, je n’ai pas que ça à faire.

Quelque forme que prenne sa création, le mouvement migratoire qui alimente l’œuvre de Dany Laferrière permet à son auteur d’habiter un lieu de mouvance qui est en fait une idée de l’Amérique, là où les frontières géographiques sont inopérantes et les définitions identitaires univoques, obsolètes, là, aussi, où le réel et le fictif se fondent et se confondent, pour céder toute la place à ce voyage dans l’espace magnifié d’une Amérique réinventée.


Communicateur, homme de théâtre, animateur radio et télé, comédien, concepteur designer, vulgarisateur scientifique et défenseur de la cause environnementale, Jacques Languirand est un être à part dans le paysage culturel québécois, un personnage avant-gardiste et excentrique dont le rire tonitruant est reconnaissable entre tous. À la barre de l’émission Par 4 chemins depuis plus de 37 ans, le communicateur autodidacte explore des chemins de traverses, déployant une pensée latérale et multidisciplinaire qui refuse de se cantonner aux seuls lieux communs.

Né à Montréal le 1er mai 1931, le jeune Jacques perd sa mère alors qu’il n’a que deux ans. L’événement laisse un vide immense que comblent difficilement des relations conflictuelles avec un père excentrique et autoritaire. Devant la pierre tombale de la mère, le père dira d’ailleurs : « C’est ici que ta mère est enterrée. Pour nous deux, sa mort représente le début de l’enfer. »

Seize ans plus tard, Jacques Languirand rompt les amarres avec un passé difficile et un père qui menace de le rendre fou, reprenant en quelque sorte possession de son destin en embarquant sur le SS Rouen pour une traversée qui le mène à Paris. Véritable acte de naissance, la Ville lumière ouvre ses portes à celui qui se cherche des maîtres et rêve de devenir comédien. C’est plutôt à la radio qu’il fera ses débuts, croisant ainsi certains géants de l’après-guerre : Malraux, Sartre, Prévert, Cocteau, et Hubert Aquin, qui deviendra un grand ami.

À son retour au Québec, Jacques Languirand connaît une période de grande activité. Il mène trois carrières de front – radio, télévision et théâtre. Jeune dramaturge, c’est surtout avec ses pièces de théâtre qu’il espère briller. Il dira plus tard que ce besoin impératif de réussir était une façon de compenser pour la douleur de son enfance. Malgré quelques succès, son style et ses audaces ne font pas l’unanimité dans un Québec encore bien frileux.

Puis l’homme délaisse le théâtre pour se consacrer à conception de différents pavillons de l’Expo 67. Dans la foulée de l’élan créateur insufflé par l’événement, Languirand et son ami Léon Klein fondent le Centre culturel du Vieux-Montréal, un espace d’avant-garde, bilingue, et conçu pour ouvrir la place à un théâtre plus moderne. Le projet, magnifique d’idéalisme et de vision, échoue presque aussitôt, plongeant Languirand dans une profonde dépression.

La crise existentielle qui frappe alors Languirand implique une importante remise en question et une quête spirituelle profonde, en plus de signer chez lui l’abandon de la dramaturgie. Tenté par le nouvel-âge et les expériences psychédéliques, il ouvre le centre de croissance Mater Materia. La situation se compliquant, Languirand sera ensuite victime d’un burn-out. S’il se retire de l’aventure ésotérique comme on défroque, il conservera néanmoins de cette expérience une approche spirituelle inscrite au cœur même de son existence.

C’est en 1971 que commence pour Jacques Languirand ce qui sera peut-être la plus grande aventure de sa vie : l’animation de l’émission radio Par 4 chemins. Travail de vulgarisation et de synthèse transdisciplinaire qui correspond à l’encyclopédisme du personnage, taillée sur mesure pour cet humaniste curieux et éclectique, l’émission est un carrefour d’idées et un lieu de réflexion qui ne réfute ni le désir de transcendance ni l’inévitable conscience du chaos.

Préoccupé par l’état critique de l’environnement et profondément inquiet quant à l’avenir de l’humanité, Jacques Languirand a aussi accepté de devenir porte-parole du Jour de la Terre dès 1995, organisme qui vise à conscientiser le grand public quant à l’urgence d’agir en fonction d’un véritable développement durable.

Infatigable éveilleur de conscience, Languirand n’a rien perdu de sa vivacité ni de sa curiosité malgré ses 75 ans passés. L’excellent communicateur partage maintenant aux générations montantes les fruits de sa sagesse, qui est à la fois celle d’accepter sa marginalité, mais aussi, et surtout, celle de mener sa vie selon sa propre conscience. En parcourant des sentiers parfois peu fréquentés, Jacques Languirand aura exploré sans compromis les divers chemins de son « tripatif » destin, à l’image de ces êtres d’exceptions qui à la fois témoignent de leur époque et la marquent durablement.


Éthologue, neurologue, médecin, psychiatre et psychanalyste, Boris Cyrulnik scrute l’âme humaine depuis plus de 50 ans. En observateur attentif et passionné, il s’attarde à comprendre comment il est possible de refaire les mailles de vies brisées, de rejouer des destins broyés par de violents traumatismes. Très tôt intéressé par l’éthologie, Cyrulnik choisit d’observer l’homme comme d’autres observent les animaux, ce qui déplaît à certains. Quoi qu’il en soit, le parcours de Boris Cyrulnik est singulier, et sa pratique se forge au croisement des disciplines. L’homme en constante quête de sens est aussi un auteur à succès, surtout connu du grand public pour ses recherches sur la résilience et sur la mécanique fragile du bonheur.

Boris Cyrulnik naît à Bordeaux, en 1937, de parents juifs d’origine russo-polonaise. C’est l’époque du Front populaire, et la France est alors portée par l’espoir d’une vie meilleure. Mais le bruit des bottes résonne déjà en Espagne : la guerre ne tardera pas à déferler sur le pays. Avec l’invasion de la France par les nazis, les Cyrulnik seront confrontés à de terribles événements. Le père, alors légionnaire, sera blessé au front avant d’être déporté vers les camps de la mort, sort ignoble aussi réservé à sa mère, qui avait œuvré dans la Résistance. Le jeune Boris connaît alors la peur, l’angoisse et frôle à son tour la mort de près.

En 1942, le petit Boris est seul. Il est recueilli par une brave enseignante qui le prend sous son aile et le sort de l’assistance publique. Mais la nature humaine étant ce qu’elle est, des voisins les dénoncent et le garçon est alors arrêté, puis embarqué par les Allemands dans une rafle commandée par Maurice Papon. Par un tour du destin qui tient du miracle, Boris réussira à se cacher au-dessus des toilettes, sera ensuite couvert par une infirmière et pourra ainsi échapper de justesse à la déportation. Comme pour tant d’autres, son enfance aura été un point tournant, « un mythe fondateur » d’une vie qui, dès lors, aura un goût bien particulier du sursis.

Ainsi, le jeune homme est habité par des souvenirs brutaux qu’il ne peut partager et qui auraient pu le laminer mais qui, au contraire, le forcent à vouloir se faire résilient, un concept qui se retrouvera plus tard au cœur de ses recherches. Une question le hante : pourquoi des hommes cultivés ont-ils été capables d’infliger un tel fracas ? Plutôt que de seulement juger, le jeune homme est habité par la rage de comprendre, qui deviendra le moteur de toute une vie.

Il entreprend alors des études en médecine, se spécialise en psychiatrie avant de pratiquer comme neuropsychiatre. Mais ce n’est pas tout. Dès son jeune âge, le jeune homme se découvre une passion pour l’éthologie, démarche scientifique qui se penche sur l’animal pour en observer les comportements dans son milieu naturel. L’approche de Cyrulnik trouve son originalité dans le fait qu’il l’applique aussi à l’humain, se servant de l’éthologie pour tenter de le comprendre et de distinguer la place qu’il occupe dans le vaste règne du vivant.

Parallèlement à ses travaux théoriques, Boris Cyrulnik a aussi pratiqué comme psychiatre et psychanalyste, étoffant au contact des patients ses théories sur la résilience, la peur, l’attachement et bonheur, théories qui l’ont fait connaître du grand public et qui trouvent résonance un peu partout sur la planète. Il assiste aussi l’Organisation mondiale de la santé et intervient auprès des populations traumatisées par de funestes conflits. Ainsi, non seulement Boris Cyrulnik est-il un chercheur de grande stature, mais il est aussi un vulgarisateur scientifique dont la pensée trouve écho auprès d’un vaste lectorat, un être humain qui aura métamorphosé sa blessure en une quête toute entière consacrée à apaiser celles des autres.


Né en 1890, le père de Simone Veil, André Jacob, est le fils d’un comptable de la Compagnie du Gaz, et sa famille vient de Lorraine. En 1912, il est diplômé d’architecture à l’École des Beaux-Arts et obtient un deuxième prix de Rome. Enrôlé durant la Première Guerre mondiale, il est capturé à Maubeuge. De son séjour dans un stalag allemand, il revient avec un fort sentiment anti-germanique, préparé de plus longue date par un patriotisme familial et revanchard issu des guerres franco-prussiennes de 1870, qui se sont soldées, comme on sait, par la défaite de la France et la perte de l’Alsace et la Lorraine. En dépit de ce contentieux personnel avec l’Allemagne, en 1922, André Jacob épouse Yvonne Steinmetz, issue d’une famille juive allemande établie à Paris depuis plusieurs générations et qui a prospéré dans le commerce de la fourrure.

« Volontiers despote avec les siens, écrit Maurice Szafran, autoritaire jusqu’à la caricature, il n’en respecte pas moins l’esprit de rébellion. » Ce dernier point ne compte pas pour peu dans ses relations avec sa fille Simone. « Entre André et la petite, poursuit le biographe, se noue une relation tumultueuse, indéchiffrable même pour les proches. Ils se ressemblent et ont en commun ces traits de caractère qui font les tempéraments ombrageux. Dans le même souffle, l’un et l’autre peuvent passer de la colère éruptive à la plus délicate tendresse. » Simone Veil supporte mal l’autorité de son père, tout en lui reconnaissant une droiture morale et une discipline qu’il aura voulu transmettre à ses quatre enfants, en même temps que la littérature, le goût de la lecture et des arts, à l’exception de la musique, interdite de séjour à la maison. C’est par son mari, musicien et mélomane, que Simone Veil découvrira plus tard la musique. Au chapitre de la culture, mentionnons au passage que Simone Veil est aussi une grande lectrice (Proust est l’un de ses auteurs préférés), et qu’elle aime beaucoup la peinture.

Quatre enfants naissent du mariage d’André Jacob et Yvonne Steinmetz. D’abord, Madeleine, dite Milou, en 1924, qui connaîtra la déportation et dont Simone Veil s’est sentie très proche, jusqu’à sa mort stupide, en août 1952, dans un accident de voiture (le petit Luc, l’enfant que Madeleine venait d’avoir, périra aussi, mais son mari, Pierre Jampolsky, survivra). L’accident a eu lieu alors que la famille venait de rendre visite aux Veil à Stuttgart où Antoine Veil était alors en poste diplomatique. En 1976, devant la caméra de Jean-Émile Jeannesson, dans le documentaire de TF1 déjà cité, Simone Veil, la gorge serrée, renonce à évoquer le souvenir de cette sœur chérie, et sans doute lui est-il encore douloureux de le faire aujourd’hui, sinon pour rappeler qu’elle fut sa compagne de déportation.

Un an après la naissance de Milou, en 1924, naît Denise. Entrée dans un réseau de la résistance, à Lyon, celle-ci sera arrêtée et déportée à Ravensbrück, dont elle reviendra auréolée (aux yeux des Français libérés) de faits de résistance, alors que Simone et Milou, qui n’étaient que des déportées « raciales », dira Simone Veil, non sans amertume, se heurtèrent au mépris manifesté à l’endroit des victimes suspectées de passivité. Déjà, au camp, il régnait une discrimination entre les détenus politiques et les détenus juifs. Un jour, par exemple, Simone et Milou tombent sur des détenues militantes qui les chassent aux cris de « Allez ! dehors, les petites juives ! ». Et à la libération des camps, les rescapés politiques seront rapatriés en France sans délai, fera remarquer Simone Veil, certains même en avion, alors que les rescapés juifs, qui ne sont que juifs, devront attendre encore un mois sur place, dans les conditions que l’on imagine. Ajoutons que Denise, tout en ayant reçu après la guerre une formation d’infirmière (Milou sera psychologue et Simone se veut avocate), sera plus tard la secrétaire de l’anthropologue et résistante Germaine Tillon, et qu’elle apparaît dans le documentaire de Jeannesson déjà cité.

Retour dans la famille Jacob. Un an après la naissance de Denise, voici Jean, qui naît en 1925. C’est un garçon doux, « à part », dit Michel Sarazin. Il aura du mal à se faire une place dans cet univers de femmes et, au moment de son arrestation par la Gestapo, il avait renoncé à faire des études et commencé un apprentissage de photographe. Il sera déporté avec son père, et tous deux périront dans un certain convoi formé de 878 Juifs envoyés à Kowno, en Lituanie, et à Reval, en Estonie. On ignore quelle fut la destination finale du père et du frère de Simone Veil, mais les fusillades et le travail forcé étaient la règle dans ce convoi, et aucun prisonnier n’en revint. « De son frère Jean, Simone Veil est, aujourd’hui encore, incapable de parler », écrit Maurice Szafran, en 1994. Et celle-ci appellera Jean, son fils aîné, né en 1947, en mémoire du frère disparu.

Et puis, le 13 juillet 1927, à 8 h 15 du matin, naît Simone, Annie, Liline, dans cette famille appartenant à la bourgeoisie éclairée. Flairant un boum immobilier sur la Côte d’Azur, André Jacob avait installé à Nice, en 1924, son cabinet d’architecte, ainsi que sa petite famille, au grand dam de son épouse, Parisienne de cœur. Et si, aujourd’hui, Simone Veil avoue aimer Paris à la folie, « ville, dit-elle, non pas cosmopolite mais universelle », avec son architecture, ses monuments et sa vie culturelle, elle a gardé de son enfance méditerranéenne un goût pour le soleil et une détestation du froid, que le séjour au camp n’aura fait qu’accroître. Dans les premiers temps, la famille habite à Nice un grand appartement au numéro 52, rue George-Clémenceau, avec domestiques et deux pièces réservées au cabinet d’architecte d’André Jacob, où travaillent aussi un chef d’agence, un dessinateur et une secrétaire. C’est rue George-Clémenceau que naît Simone Jacob. Signe d’opulence : André Jacob achète même une automobile.

Mais la crise économique de 1929 entraîne un effondrement de l’immobilier. Il faut congédier employés et domestiques (et vendre l’automobile). La famille s’installe rue Cluvier, dans un appartement plus petit, sans décor, sans chauffage. On garde la fidèle Antoinette Babaïev, dite Tonia, Russe blanche entrée comme bonne au service de la famille à la fin des années 1920 et qui a épousé un ancien officier tsariste (rappelons que la Côte d’Azur est alors un refuge pour l’immigration russe issue de la révolution bolchevique). Durant la guerre, les conditions difficiles d’existence jusqu’à l’arrestation des Jacob en 1944 feront en sorte qu’on ne pourra plus payer celle-ci et qu’elle devra trouver ailleurs des moyens de subsistance. Mais le visage de Tonia, déclare Michel Sarrazin, est le dernier visage aperçu par la jeune Simone Jacob quand partira le convoi qui l’emportera, avec sa mère et sa sœur, vers le camp de transit de Drancy, au nord-est de Paris. Et jusqu’à la mort de Tonia, en 1984, Simone Veil aura revu régulièrement celle qui considérait « les petits Jacob comme ses propres enfants ».

Comme l’écrit Maurice Szafran, les Jacob mènent alors « un train de vie de tout petits-bourgeois contraints de se débarrasser d’une villa de vacances à La Ciotat en 1937 ». Deux sujets restent interdits à la maison : la politique et l’argent (la religion est ignorée, on l’a vu). Très tôt, Simone découvre que son père voudrait posséder sa mère, qui répond à cette volonté de possession en donnant la priorité aux quatre enfants, aux yeux desquels elle est un ange de douceur et de beauté. Plus tard, Simone Jacob racontera comment, dans l’enfer des camps, au milieu des dépravations et des humiliations, cette mère restait digne et entendait préserver la dignité de ses filles, les surveillant de près, insistant, par exemple, pour qu’elles se lavent chaque jour, même dans une eau nauséabonde. Lorsque Simone arrive à mettre la main sur une bassine un peu moins sale et entend se décrasser seule, la mère rappelle sa fille à l’ordre : il faut partager. La douceur d’Yvonne Jacob, toutefois, est aussi passivité, et c’est à l’énergique Simone de veiller à ce qu’on ne lui vole pas le bout de pain ou de couverture qui lui reste. Cette mère, entrée au camp à 43 ans, ne survivra pas à l’horreur. Elle meurt dans les bras de sa fille Milou (Simone est au travail) le 25 mars 1945, dans le camp de Bergen-Belsen, en Allemagne, où les nazis, fuyant l’avance des Soviétiques, ont évacué leurs prisonniers à marche forcée, dans la neige, à trente degrés sous zéro, puis, en train, sur une plate-forme découverte. Ses dernières paroles, rapporte Maurice Szafran, seront elles aussi empreintes de dignité : « Ne veuillez jamais le mal aux autres, nous savons trop ce que c’est. » Toute son existence, Simone Veil sera inconsolable de la perte de cette mère qui a tant compté.

Mais n’anticipons pas, ou plutôt choisissons, devant le caractère exceptionnellement tragique de ces événements, d’alterner l’évocation du passé de Simone Veil, rescapée des camps de concentration, à celui de son existence, avant et après. L’horreur ne s’en trouvera pas réduite. Tout au plus, une meilleure compréhension de la personnalité de Simone Veil – de sa réserve, de ses faibles sourires qui ne sont jamais des rires, de sa détermination, de son apparente dureté – sera-t-elle possible. « Je ne crois pas être gaie, dit-elle ainsi, le 10 avril 1975, à un journaliste de TFI venu l’interviewer à sa maison de campagne en Normandie (une ancienne ferme désaffectée que les Veil ont retapée entièrement). Je ne ris pas beaucoup. Mais la nature, il est vrai, me donne un sentiment de plénitude. » Simone Veil avoue en effet trouver dans le jardinage un grand plaisir. Mais comment ne pas entendre aussi toute la souffrance que cache mal cet aveu pudique ?

Retour à l’enfance. Tout comme son père, Simone Jacob a une « mémoire d’acier », précise Maurice Szafran, et elle aime en jouer. Cependant, « Simone exècre déjà la bienséance bourgeoise et se venge, flattant un genre : l’insolence sobre, l’impertinence feutrée. En sixième, le professeur de lettres, Mlle Rougié, demande à ses élèves d’apprendre un poème, Les elfes. Simone obtempère. Mais avant de réciter, son tour venu, elle demande la parole. Josette Destefanis, une camarade de classe, témoigne :
« À la stupéfaction générale, elle a démoli le poème. Elle lui reprochait sa niaiserie avec de vrais arguments. Le professeur, éberlué, hochait la tête et balbutiait “C’est vrai, c’est vrai”… Personne d’autre n’aurait osé. » C’est là un trait de Simone Veil : se soumettre sans cesser de se battre, en faisant appel à la raison. Des années plus tard, à la caméra d’Aujourd’hui Madame, dans l’entrevue déjà citée, elle avouera ainsi sa dette à l’égard du droit qui « donne une habitude de raisonnement rigoureux et oblige à faire des développements logiques pour résoudre les problèmes. » Certes, le droit a formé Simone Veil. Il reste qu’elle ne l’a pas choisi sans avoir des affinités avec cette discipline, à en juger par l’épisode du poème appris par cœur mais tout aussi bien méthodiquement démoli en classe.

Dans cette attitude de rébellion tranquille, argumentée et non passionnelle, Maurice Szafran voit une conséquence de l’oppression du père, qui n’a eu de cesse de dicter son comportement à chaque membre de la famille : il convient d’aimer ceci et non cela ; de faire ceci et non cela. Comme on le sait, au lycée, ajoute son biographe, « Simone est intéressée, sans plus. Les devoirs ne sont jamais très bien rédigés, les leçons jamais très bien apprises. La moyenne, pour passer et ne pas subir les réprimandes d’André. » Comme son frère entré chez les scouts et tout comme ses sœurs, elle entre en 1937 chez les Éclaireuses (Nice IV, version laïque). De manière éloquente, son premier nom de totem est « lièvre agité ». Une amie d’enfance, Laurence Hirsch-Reinach, raconte à Maurice Szafran : « Elle était volontaire, efficace, capable d’emportements inopinés, et puis son sourire sauvait tout. »

Car Simone Jacob, redisons-le, est une jeune fille très belle, comme en témoignent toutes les photos conservées de cette époque. Sa beauté lui vaudra même de recevoir bientôt, de sa sœur aînée, en tant qu’Éclaireuse, un deuxième totem, en remplacement du premier : Balkis, soit le nom donné à l’éblouissante reine de Saba, qui, dans la Bible, rend visite au roi Salomon. En 1944, raconte Michel Sarazin, Simone Jacob est même choisie pour illustrer le calendrier des Éclaireuses. Dans des circonstances normales, chacun sait que la beauté est un atout. Elle l’est aussi dans les pires conditions possibles. À Auschwitz-Birkenau, où Simone Jacob arrive à 16 ans (suivant le conseil d’un détenu à sa descente du train, elle triche sur son âge et avoue 18 ans, ce qui lui évite d’être gazée aussitôt, comme les autres enfants), sa beauté ne passe pas inaperçue. D’abord, pour une raison inexpliquée, les femmes du groupe auquel appartient Simone Jacob ne sont pas tondues. À plusieurs reprises, en entrevue, Simone Veil expliquera par la suite que d’avoir pu ainsi garder ses cheveux (même très courts) l’a aidé à garder le moral et a sûrement compté pour sa survie. Du coup, son apparence quelque peu « présentable » ainsi que sa jeunesse la feront prendre en pitié, un jour, par une kapo polonaise : « Tu es trop belle pour mourir ici, lui dit-elle, comme le rapporte Michel Sarrazin. Je ferai quelque chose pour toi. Je t’enverrai dans un petit commando où la vie sera moins dure. »

Cette femme tiendra parole. Quelque temps plus tard, la kapo polonaise demandera la mutation de Simone Jacob non loin, à Bobreck, dans un camp de travail qui fournit en main-d’œuvre l’industrie allemande et où les conditions sont un peu moins inhumaines (la soupe y est un peu plus épaisse, on y travaille dix heures par jour plutôt que douze et un dimanche sur deux seulement, et dans un entrepôt couvert, bien qu’il ne soit pas chauffé, et non pas dehors, par tous les temps). Mais personne n’est dupe. Il ne s’agit que d’un sursis, dicté par les nécessités de l’industrie de guerre allemande. Simone Jacob accepte d’être transférée à Bobreck à condition que sa sœur et sa mère l’accompagnent, ce qui lui sera accordé. « Pourtant, raconte Simone Veil à Maurice Szafran, après quelques jours de présence, j’ai dit à maman que, si ça continuait comme ça, je voulais retourner à Birkenau. La pression sexuelle que tentaient d’exercer sur moi les prisonniers était insupportable. »

Cette beauté, bien que mise à mal (à la libération des camps, le soldat anglais qui l’interroge lui donne quarante ans, alors qu’elle en a dix-huit), la poursuivra après la guerre. Comme plusieurs rescapées, Simone Veil devra se défendre, explique son biographe Maurice Szafran, contre les soupçons d’une « cruauté bonhomme » : pourquoi ces femmes sont-elles revenues et d’autres non ? À quoi s’ajoute un voyeurisme pervers : « En Suisse, dès 1945, se souvient-elle, une brave dame m’a demandé s’il était vrai que les SS nous faisaient mettre enceintes par des chiens. » À un colloque sur le nazisme à la Sorbonne, en décembre 1987, Simone Veil croira nécessaire d’affirmer sans détour : « Je ne suis pas là parce que je me suis prostituée avec des SS. »

Mais jusqu’à son arrestation, Simone Jacob mènera une existence joyeuse, conquérante, de « gamine délurée », entourée d’amis et d’affection, et cela précisément en raison de sa beauté et de l’assurance qu’elle donne lorsqu’elle s’ajoute à l’intelligence et à des qualités de cœur. Insouciante, Simone Jacob ? Pas tout à fait. Maurice Szafran la présente aussi comme une enfant inquiète, en proie à d’affreux pressentiments que son père ne veut entendre. Avant la guerre, l’accession au pouvoir du Front populaire entraîne un regain d’antisémitisme, qui n’épargne pas la Côte d’Azur, mais André Jacob, enfermé dans un anti-germanisme de principe, ne voit pas la spécificité du nazisme et continue de se croire français d’abord (et si peu juif), aux droits protégés par la République. À la maison, la vie matérielle devient de plus en plus difficile. Les Jacob accueillent de nombreux réfugiés juifs. L’approvisionnement est devenu une obsession, mais André Jacob, par principe, refuse d’avoir recours au marché noir, et les enfants se relaient dès trois heures du matin dans les fils d’attente chez les commerçants. Yvonne Jacob doit enseigner au primaire, malgré les réticences de son mari. Milou entre comme secrétaire dans une entreprise d’apéritifs, Denise donne des leçons de mathématiques, Jean renonce aux études et choisit la photographie, et Simone, qui a 13 ans en 1940, s’efforce d’aider sa mère après le lycée.

Le 2 juin 1941, le gouvernement de Pierre Laval modifie le statut des Juifs et le 24 septembre de la même année, André Jacob se voit interdit d’exercer sa profession d’architecte, en raison du quota juif de 2 % dans la profession déjà atteint). Le gouvernement ordonne aux Juifs de se déclarer à la mairie, ce qui facilitera les rafles, mais cela, on ne le comprendra qu’après coup. Il n’empêche, André Jacob continue de croire que les Juifs français seront épargnés, que la persécution et la haine nazie ne peuvent concerner que les Juifs d’Europe de l’Est. À Nice, qui vit à l’heure de l’occupation italienne, plus douce que l’allemande, la première rafle a lieu le 26 août 1942. Les pressentiments de Simone sont fondés : un jour, ils seront arrêtés et envoyés on ne sait où. Car nul ne sait, alors, ce qu’il advient des Juifs – hommes, femmes, vieillards et enfants – qui disparaissent. En 1942, la famille Jacob se disperse donc chez des amis niçois. De faux papiers d’identité font d’eux des Jacquier. Pour sa part, Simone est recueillie chez son professeur de lettres classiques au lycée de jeunes filles, Madame de Villeroy. Malgré les rafles, Simone Jacob continue de fréquenter le lycée, jusqu’à ce que la directrice, empêtrée dans des explications ambiguës, ne l’en chasse, en novembre 1943. Qu’à cela ne tienne, Simone Jacob aura recours, on le sait, aux notes de cours de ses camarades et fera corriger ses devoirs par certains professeurs, allant jusqu’à se présenter aux examens du bac, en 1944. « Il y a en Simone, écrit Maurice Szafran, l’inépuisable volonté de ne pas interrompre le cours de sa vie. Elle sait les risques encourus. L’angoisse de l’arrestation l’étreint en permanence. »

Bravade ou inconscience de la jeunesse ? La jeune fille de 16 ans continue de sortir, se croyant protégée par ses faux papiers. C’est ainsi que le dimanche 30 mars 1944, au retour d’une promenade dans les rues de Nice avec un ami non juif, Simone Jacob est arrêtée : « Jacquier, ça c’est Jacob », dit le SS. Les deux jeunes gens sont emmenés au commissariat. Le jeune homme est relâché et, sans réfléchir, se précipite chez la famille qui héberge Milou, pour les prévenir. La Gestapo arrive peu de temps après, et arrête celle-ci, restée au lit ce jour-là, car elle était grippée. Yvonne Jacob, venue prendre des nouvelles de sa fille, est arrêtée au passage. (Denise, l’aînée, a déjà rejoint la résistance à 19 ans, comme on sait). Jean est arrêté sur un boulevard peu de temps après. Reste le père, qui se terre chez son ex-employé, fou de douleur. Son tour viendra bientôt.

À Nice, tous les Juifs arrêtés sont envoyés à l’hôtel Excelsior, en attendant leur transfert à Drancy, puis vers l’Est. Dans la foule, André Jacob assiste à ces arrivées dramatiques. Ses traits sémites lui valent d’être repéré par un mouchard physionomiste recruté par les Allemands. Il est dénoncé et, presque soulagé, arrêté à son tour. Il rejoint son fils dans l’aile des hommes. On ne les reverra plus. Pendant ce temps, la mère et les deux filles n’ont qu’une idée, qui ne les quittera plus, en particulier lors des sélections au camp : rester ensemble. Ce qu’elles parviendront à faire, jusqu’à la fin. Après deux semaines à Drancy, elles feront partie du convoi no 71, qui, précisons-le, comprend aussi les enfants d’Izieu et leurs monitrices, de triste mémoire. Le départ a lieu le 13 avril 1944. À bord des wagons, la lutte pour un peu d’espace ou pour la paille est féroce. « Simone, écrit Maurice Szafran, sait être efficace. Pour trois. »

Cette attitude de protection des aînées par la plus jeune ne se démentira pas, tout au long des 363 jours de détention de Simone Jacob. Pour l’instant, elles sont arrivées à destination. Mais qu’est-ce donc que ce lieu ? À Drancy, on disait : aller à « Pitchipoï ». Tel est, en effet, le nom inventé par les enfants de Drancy, en septembre 1942, pour désigner la mystérieuse destination des convois partant du camp de transit. « Pitchipoï » était un lieu imaginaire. La réalité dépasse l’imagination.