Diane Dufresne est une chanteuse dont la personnalité et les performances scéniques ont révolutionné la façon de faire du spectacle au Québec, en repoussant toujours plus loin les limites, en pulvérisant l’étroitesse des carcans. Sous les costumes flamboyants d’une excentrique diva, tapie derrière la fougue de la rockeuse se cache aussi une femme secrète et mystérieuse. Une peintre qui crée dans la solitude. Une auteure qui ne se permet que tardivement de chanter ses propres textes. Une artiste sans compromis qui clame haut et fort l’importance fondamentale de l’acte de création dans son existence même.
Si « La Dufresne » a rejoint son public comme bien peu d’artistes ont su le faire, et que son public le lui a toujours bien rendu, ses débuts sont pourtant difficiles. Celle qui s’est bâti un personnage de bête de scène n’a jamais cessé de se remettre en question et de briser les moules, malgré un trac fou qui la dévore avant chaque prestation. Mais la diva a du cran à revendre, pour ne pas dire du chien.
Diane Dufresne naît en 1944, dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve, à Montréal. Elle et sa mère partagent une grande complicité, un amour commun pour les spectacles et les costumes, un penchant naturel pour une certaine forme d’excentricité. L’année 1958 vient pourtant rompre le charme de cette complicité lorsque la mère de Diane décède des suites d’un cancer. C’est alors que sa vie bascule. Son père se remarie avec une femme maladivement stricte et sévère, qui exige entre autres que les enfants gardent le silence à la maison. Ces années noires signent la fin de l’insouciance et expliquent peut-être pourquoi, des années plus tard, Dufresne n’a plus jamais accepté d’être contrôlée par qui que ce soit.
Ce sont des cours de chant qui, en 1963, contribuent à délivrer Diane Dufresne de son carcan familial. Elle rencontre André Gagnon qui l’accompagne sur une scène de Saint-Jérôme, ce qui lui permet de croiser Luc Plamondon. Mais l’élément clé de ce destin en train de se forger réside dans son départ pour Paris, là où Aznavour l’aide à trouver une bonne école de chant dirigée par Jean Lumière. Elle y interprète Barbara, Sylvestre et Vigneault, avant de revenir au Québec quelque temps avant l’Expo 67. C’est une époque effervescente, mais pour l’artiste, c’est aussi une période difficile. Le retour au bercail n’est pas de tout repos et la route vers le succès passe par l’univers difficile des clubs et des bars du Québec.
Une chanteuse de bar. Voilà exactement ce que cherchait Clémence Desrochers, qui mettait alors sur pied Les girls, une revue musicale qui remporte un important succès. De fil en aiguille, Dufresne rencontre le compositeur François Cousineau. Leur partenariat musical aura une résonance à long terme. Le duo deviendra trio infernal avec la collaboration de Luc Plamondon. Diane Dufresne enregistre quelques titres au tournant des années 1970, mais sous la douceur de ses premières chansons se prépare déjà l’éruption du volcan qui la dévore.
C’est la grande époque de Woodstock, d’Hendrix, des Doors, de Led Zeppelin, des Rolling Stones. Et de Janis Joplin, qui marque durablement la chanteuse. Ainsi, le style de Diane Dufresne évolue rapidement vers des chansons beaucoup plus rock, où sa prodigieuse voix peut se distinguer. Elle la retravaille pour en quelque sorte la casser, pour faire d’elle une vraie rockeuse. Elle n’avait rien à perdre... et tout à gagner. C’est d’ailleurs ce qui se produit lors de la sortie de Tiens-toé ben j’arrive ! en 1972, album né du trio à l’origine de plusieurs succès qui, d’ailleurs, s’enchaîneront rapidement : À part de d’ça, j’me sens ben, qui inclut les pièces concept de l’Opéra cirque, Sur la même longueur d’ondes, Mon premier show, Maman, si tu m’voyais... tu s’rais fière de ta fille, sur lequel Dufresne coécrit un premier texte. Au fil des spectacles, la rockeuse devient une star, et sa popularité rayonne tant au Québec qu’en France. Malgré son succès, Dufresne considère qu’elle ne va pas encore assez loin, elle pour qui l’expérience de la scène est aussi une façon de provoquer.
En prévision de son spectacle intitulé Comme un film de Fellini, Dufresne demande à ses fans de se costumer afin de participer pleinement à son fol onirisme. La réponse est fulgurante et le spectacle devient mythique, entre autres parce qu’elle y présente pour la première fois Le parc Belmont. C’est la période des spectacles extravagants, dont J’me mets sur mon 36 au Forum, où la chanteuse se vêt d’un sein nu, le show de la Saint-Jean-Baptiste, puis Magie rose au Stade olympique. Ces événements grandioses, où les costumes de Dufresne tiennent tout à la fois de l’exploit scénique et de la provocation, ont profondément marqué le showbiz québécois, mais ils ont aussi suscité controverses et critiques. Ils culminent avec Symphonique N’Roll présenté avec l’Orchestre symphonique de Québec en 1988, qu’elle diffuse par la suite en Europe et au Japon.
Au cours des années 1990, Diane Dufresne se fera plus rare, touchera à diverses facettes de la création artistique, expérimentera de nouvelles avenues comme la réalisation de films et l’animation télévisée. À partir de ce moment, son travail devient beaucoup plus personnel et la diva se met à l’écriture des paroles de ses chansons. Encouragé par Richard Langevin, son conjoint, qui l’incite à revenir sur scène, elle nous offre entre autres Réservé, Détournement majeur, Liberté conditionnelle et Plurielle. Elle a aussi collaboré avec Yannick Nézet-Séguin à la production d’un album et d’un spectacle consacrés au compositeur Kurt Weill. Tout comme elle vient de faire paraître, en collaboration avec divers artistes, dont le pianiste Alain Lefèvre, son tout dernier opus, Effusions. Une exposition de peintures et de vidéos prolonge le disque.
La présence de Dufresne sur scène est si forte, ses chansons ont tellement marqué la francophonie qu’il est difficile de l’imaginer autrement qu’en diva de la chanson. Pourtant, elle entretient une véritable passion pour les arts visuels, même si elle n’expose que très rarement. Celle qui rêvait, toute petite, de devenir dessinatrice de mode peint depuis fort longtemps. Elle a d’ailleurs fréquenté l’Atelier du frère Jérôme pendant une dizaine d’années. Elle affirme que la peinture est liée à sa survie, qu’elle est aussi importante que la musique, peut-être même plus : « Je chante pour gagner ma vie, mais je crée pour vivre. »
Si Diane Dufresne tend à se tenir un peu en marge du show-business, elle continue néanmoins d’occuper une place unique, irremplaçable, dans l’univers artistique québécois et dans le cœur de ses nombreux fans. Une place qu’elle sculpte patiemment, loin des sentiers battus. Car pour Diane Dufresne, il est hors de question de se répéter, de se reposer sur ses lauriers. Il lui faut toujours continuer, aller de l’avant, vivre ses rêves, sans se retourner. « Seul le présent compte, disait-elle en entrevue, car il est éternel. »
Diane Dufresne
Site officiel de l’artiste