Parlant de son rapport à l’écriture, Alaa El Aswany dit ceci : « On ne peut pas vraiment prendre l’écriture comme ça, légèrement, comme quelque chose qu’on fait parce qu’on aime [...]. Non, l’écriture, c’est la vie. Vous devez vraiment travailler toujours, toujours, chaque jour, essayer de faire ce que vous pouvez faire pour produire des textes - je ne peux pas dire des grands textes - mais des textes vraiment... acceptables, oui, au minimum. »
Interrogé à propos du rôle que peut jouer le romancier dans la société, Alaa El Aswany répond : « [...] que l’Égypte mérite une société beaucoup plus tolérante. Et les Égyptiens, vraiment, méritent une vie beaucoup plus facile, parce que la plupart des Égyptiens souffrent maintenant. Le romancier peut aider, mais d’une manière artistique [...]. Le roman ne change pas la situation, mais le roman nous change nous, le roman nous enseigne, on apprend, à travers un bon roman, comment on doit être plus tolérant, comment on comprend les autres [...] ».
L’écrivain confie à Stéphan Bureau à quel point il est marqué par son pays natal. « En Égypte seulement, je me sens absolument moi-même, vous voyez. Ça, c’est un peu étrange. Mais quand je suis ailleurs - j’ai passé des années en Amérique, et je vais toujours en Europe, vous voyez - j’ai appris même en France, j’ai appris en Espagne, mais quand je suis ailleurs, je suis quelqu’un qui me ressemble. Je ne suis pas moi-même à cent pour cent. Je le suis maintenant, on est au Caire... alors, je suis absolument moi-même, vous voyez. »
Un film a été tourné à partir du roman d’El Aswany, L’immeuble Yacoubian, ici, sur ce toit. Bien que ce lieu ne soit pas le véritable Immeuble Yacoubian du Caire, il le représente à merveille. « La terrasse dans le roman, c’est une terrasse imaginaire, vous voyez. Alors, ils ont pensé que cette terrasse ressemble beaucoup plus à la terrasse qui existe dans le roman. Et ça, c’est le cas, je suis absolument d’accord.[...] Oui, parce qu’il y a toujours la vie visible et la vie cachée, vous voyez, dans tous les quartiers. Et moi, j’essaie toujours, comme romancier, de découvrir la vie cachée et d’essayer de la présenter et l’analyser, l’expliquer pour les lecteurs. »
« Quand j’écris un texte littéraire, il y a toujours des profondeurs en arabe que je sens mais qui ne sont pas visibles, mais qu’on peut sentir. C’est pour cela que j’écris des articles - en français facilement, même en anglais, et avec peu de difficultés en espagnol, parce que je parle espagnol aussi -, parce que les articles... en écrivant un article, il s’agit des idées. C’est très précis, c’est très pratique. Mais, avec l’art romanesque, c’est beaucoup plus profond, alors, je préfère toujours écrire en arabe. »
Alaa El Aswany a étudié toute sa jeunesse au Lycée français du Caire. « La culture française, pour moi [...] est beaucoup plus qu’une langue. Alors, c’est une culture, c’est une vision du monde, c’est un respect pour les différences, c’est un respect pour les droits de l’homme et c’est les Lumières. Et aussi, je pense qu’on a eu cette influence parce qu’on n’a pas eu d’histoires de colonialisme avec les Français en Égypte. Alors, on avait cette tendance d’avoir un contact avec l’Europe qui est différent du contact anglais, vous voyez. Alors, tous les penseurs, les écrivains, pendant deux siècles, qui ont fait une différence dans la littérature ou la culture égyptiennes, étaient francophones. »
« Je dis toujours qu’il y a beaucoup de choses en commun entre écrire un roman et avoir une histoire d’amour, vous voyez. Il y a toujours ces sentiments, il y a toujours ce besoin de s’exprimer et d’écouter les autres, il y a toujours des moments de bonheur et des moments de tristesse. Et moi, quand j’écris un roman, j’ai besoin de l’écrire, j’ai besoin de présenter des personnages et, à travers ces personnages, vous allez trouver tous les sujets que vous pouvez imaginer. Mais, honnêtement, au commencement, ce ne sont pas les idées qui me poussent pour écrire, ce sont les sentiments. »
Parce qu’il savait qu’il était quasi impossible de gagner sa vie avec la littérature, le père d’Alaa El Aswany a beaucoup insisté pour que son fils ait un « vrai métier », qu’il pratique encore : celui de dentiste. C’était sans prévoir l’immense succès de L’immeuble Yacoubian, traduit en 23 langues et vendu à des centaines de milliers d’exemplaires dans le monde. D’ailleurs, le romancier voit beaucoup de rapprochements entre médecine et littérature « parce que les deux métiers s’occupent de l’être humain, de la douleur humaine ».
Alaa El Aswany réfléchit à voix haute sur les transformations qui ont frappé l’Égypte. Autour de lui, il voit les vestiges de : « L’Égypte qui existait. Plus cosmopolite, plus tolérante, qui représentait plus la culture égyptienne - parce que la culture égyptienne a été pendant des siècles une culture très ouverte. Vous voyez, l’Égypte a été toujours un pays qui recueillait des émigrés, des émigrés européens. [...] je pense qu’en Égypte maintenant il y a deux combats. Il y a le combat le plus visible pour la démocratie et il y a un autre combat qui n’est pas moins important, c’est le combat dans lequel l’Égypte défend sa culture devant une autre... contre une autre interprétation de la religion qui est le wahhabisme [...] intégriste, fermé contre la femme, contre les droits de l’homme et contre la culture égyptienne. »
« Il n’y a pas de compromis, vous voyez. Ou bien vous avez la démocratie, ou vous n’avez pas la démocratie. Quand vous n’avez pas la démocratie, alors, vous n’avez rien. [...] Il y a beaucoup de versions dans le monde arabe maintenant, il y a beaucoup de formes de dictature, mais la dictature, c’est la dictature. »
Le célèbre écrivain, d’une grande humilité, ne veut pas se laisser changer par le succès. « On doit toujours avoir la conscience que, moi, je suis un homme du peuple et j’appartiens à ces gens, et c’est grâce à mon amour et ma conscience, et à mon engagement pour ces gens que j’ai eu ce succès, pas parce que les élites aiment mon écriture, c’est exactement le contraire. »
Lorsqu’il s’installe pour écrire, Alaa El Aswany ne manque pas de déposer à ses côtés trois tasses de café « pour ne pas perdre de temps, pour ne pas perdre la concentration en cherchant les tasses, alors, je mets les trois tasses, et je commence l’écriture, et en regardant l’écran, quand j’écris, alors, je suis... je sais que je vais tendre la main comme ça, j’aurai une tasse de café, vous voyez. Et ça, c’est beaucoup plus facile que de finir une tasse et d’arrêter de travailler pour en chercher une autre. »