Réfléchissant sur les conflits qui mettent en opposition le monde arabo-musulman et l’Occident, Amin Maalouf n’est pas tendre à l’égard de ce dernier. « L’Occident a trahi ses propres principes dans ses relations avec le reste du monde, et cela est un grave problème aujourd’hui, parce qu’il se retrouvait constamment adversaire de ceux qui prônaient les mêmes valeurs que lui et, par voie de conséquence, allié à ceux qui ne prônaient pas ses propres valeurs. »
Si Amin Maalouf s’inspire abondamment de l’histoire pour nourrir ses univers fictifs, il ne croit pas pour autant en son objectivité. « Je pense qu’aucun événement du passé, proche ou éloigné, n’est dans notre perception ce qu’il a été dans la réalité. Il est tel qu’il nous est parvenu, et il est ce que nous en faisons, mais le fait lui-même, brut, en lui-même, j’ai presque envie de dire qu’il n’existe pas parce qu’il existe toujours à travers un regard. »
Celui qui a consacré de longues années de réflexion à penser la pluralité des identités conçoit le monde comme une mosaïque :
« Le monde entier est une mosaïque de croyances, de langues, de communautés différentes, et la question n’est pas de savoir si on peut les faire vivre ensemble, la question c’est de savoir comment on va les faire vivre ensemble, parce qu’on n’a pas le choix. »
Afin d’aller dans le sens de la réconciliation, Amin Maalouf se sert de son travail d’écrivain pour de créer des mythes positifs à partir du matériau historique. « J’essaie de faire entendre la voix de la raison et je pense profondément qu’il y a constamment, dans tous les camps, un nombre de personnes non négligeable qui ont envie d’entendre la voix de la raison. Et quand on dit des choses sensées, il y a des gens nombreux qui ont envie d’écouter, et donc, j’attendrai que les excités se calment... »
Fils d’un brillant journaliste, Amin Maalouf a aussi exercé cette profession, notamment au journal An-Nahar de Beyrouth et comme rédacteur en chef de Jeune Afrique, avant de choisir de se consacrer exclusivement à la littérature. En entrevue, il dira d’ailleurs : « [...] même si j’écris très peu sur l’actualité, je pense que l’actualité nourrit toute ma réflexion, toute ma sensibilité. »
Homme aux appartenances multiples, Amin Maalouf apprécie la liberté que permet l’écriture. « C’est le privilège du roman de donner au romancier des déguisements différents. C’est un peu comme un comédien qui joue de nombreux rôles et, peut-être que dans chaque rôle, il y a un peu de lui-même. Et en même temps, il n’est jamais tout entier dans un seul rôle. »
Auteur des Identités meurtrières, Amin Maalouf a toujours souhaité tendre des passerelles entre les diverses cultures. « Ce qui fait qu’on a peur de l’autre dans le monde d’aujourd’hui, c’est que nous sommes dans un monde où il y a une pression qui s’exerce, on peut appeler ça la mondialisation... On a constamment le sentiment d’avoir à s’affirmer pour maintenir son identité. Et c’est cette peur de perdre son identité qui fait qu’on l’affirme avec virulence, on l’affirme contre l’autre. Pour moi, c’est un des problèmes majeurs du monde d’aujourd’hui. »
L’écrivain ne cache pas que l’exil est au fondement même de sa conception des identités, comme il a fait en sorte de lui ouvrir le vaste territoire de la littérature : « En fait, moi, j’ai toujours le sentiment que mon premier pays aujourd’hui, c’est la littérature. Je pense que j’ai demandé refuge dans ce pays-là et c’est vrai que c’est à ce pays-là que j’appartiens. »
Stéphan Bureau était très heureux de revoir Amin Maalouf, rencontré il y a quelques années au Point et avec qui il avait eu un échange fécond. Encore une fois, la complicité était palpable entre ces deux anciens journalistes.
Amin Maalouf est ici en présence de ses ancêtres. Il leur a d’ailleurs consacré un essai, Origines, qui retrace les destins extraordinaires de son grand-père et de son grand-oncle. Au sujet du terme « origines », l’écrivain mentionne à diverses reprises combien il le préfère à celui de « racines », qui implique quelque chose de trop figé.