Tandis que le directeur photo et le perchiste préparent les lieux, Lynn Phaneuf, réalisatrice de CONTACT, explique à Julia Kristeva le déroulement de l’interview avec Stéphan Bureau.
Pour les besoins de la production, la réalisatrice, Lynn, et le caméraman Martin Brûlé, installent une feuille de plexiglass sur laquelle Julia Kristeva apposera sa signature.
Évoquant ses débuts à Paris et sa quête intellectuelle, omniprésente, Julia Kristeva remonte à sa jeunesse en Bulgarie. « J’ai souvent eu l’impression que j’ai été ballottée un peu par le hasard, par la politique, par le hasard souvent éprouvant, mais aussi par des hasards chanceux, et... que j’ai essayé de vivre avec cela, de ne pas m’y opposer, de prendre le courant et très souvent aussi d’aller à contre-courant. [...] Je n’ai jamais eu l’impression d’avoir un projet fixe, simplement d’essayer de me révolter quand je sens que les éléments qui m’entourent vont à l’encontre de ce qui me paraît essentiel. »
Julia Kristeva puise à même la culture orthodoxe pour expliquer son rapport à l’image. « [...] je pense qu’une des grandes découvertes des Grecs, c’était qu’il y a une apparence, que l’être se révèle et que cette apparence, elle passe par la représentation. [...] Dieu est visible, le secret est visible [...] on ne l’épuisera jamais, on pourra jamais le dire absolument, mais il passe par le visible, et c’est pourquoi est née la représentation, la culture, la technique, le savoir, les connaissances, donc, c’est une voie obligée. Alors, qu’est-ce qu’on fait de cette voie ? Est-ce qu’on la fige dans une complaisance qui arrête l’interrogation ? »
L’écrivain parle de son processus de création. « Disons que le premier public, c’est personne, parce que j’écris pour personne, même si la stimulation d’un sujet vient de ce que je crois être une actualité, celle de mes étudiants ou de ce que je pense que le temps présent nécessite comme réflexion. Mais quand je commence à écrire, je me dis pas : “Je vais me faire comprendre par X ou Y.” Je pense qu’on écrit quand on n’attend aucune réponse. »
Julia Kristeva enseigne à l’Université Paris VII, où elle dirige le Centre Roland-Barthes, un institut multidisciplinaire de la pensée contemporaine qui se veut ouvert à la cité. Elle ajoute : « [...] j’ai absolument tenu à quitter le CNRS et entrer à l’université parce que j’avais l’impression d’être dans une espèce de vase clos comme ça qui me coupait du monde. Et avec les étudiants, je trouve une... une curiosité permanente [...]. »
Revenant sur l’acte d’écriture, Julia Kristeva mentionne qu’elle ne grave pas, mais plutôt qu’elle interroge. « [...] pour moi, l’écriture n’est pas du tout un acte définitif comme on dit, que l’écriture veuille laisser graver quelque chose, et braver l’éternité [...]. Je ne me pose pas la question. Pour moi, c’est quelque chose qui rejoint ce que vous dites, une sorte de pensée de l’engendrement, une pensée qui s’engendre, qui est en route, qui n’est pas définitive, qui se cherche : c’est la pensée en mouvement. »
Parlant du rôle de l’intellectuel, Julia Kristeva dit qu’il se situe essentiellement dans l’approfondissement d’une pensée propre, hors des modes et des enjeux de l’heure. « Ce qu’il doit faire, c’est d’ouvrir les questions difficiles. Si ça rencontre un écho, c’est mieux. L’écho peut venir dans deux ans, dans trois siècles. Je crois que la grande question qu’il faut poser à l’intellectuel, c’est d’essayer d’aller au plus loin dans sa pensée. Si sa pensée rencontre des préoccupations du jour, tant mieux, mais ça ne devrait pas être l’écran qui l’empêche de penser. »
Tout sourire, Julia Kristeva se confie sur le bonheur, précisant qu’elle possède : « Une certaine forme d’optimisme qui est un pessimisme assumé. Je dis souvent que le bonheur est un deuil du malheur et l’optimisme est un deuil du pessimisme. »
Avant de nous lire un extrait de son roman Meurtre à Byzance, Julia Kristeva reçoit les bons soins de notre maquilleuse, Aurore Chauchat.
Par sa pratique d’analyste, son travail d’intellectuelle et son expérience de femme, Julia Kristeva a nourri un discours original sur l’amour et la sexualité, tout comme sur les liens serrés qui unissent langage, corps, sexe et sens. « La sublimation est toujours en doublure avec la sexualité ou la sensorialité. [...] les pulsions humaines ont ceci d’humain qu’elles sont toujours biologie et sens, organe et désir pour autrui. »
Julia Kristeva s’implique activement dans diverses causes sociales, notamment au sein du Conseil national du handicap, qui vise une meilleure intégration des personnes handicapées. « Le regard de la société sur le handicap n’a pas changé du tout. [...] nous sommes une société pour laquelle, quand vous vous occupez du handicap, on vous demande toujours : “Et pourquoi ?” [...] le problème de la vulnérabilité physique et psychique de l’être humain reste tabou par rapport à cette déification de l’humain qui doit être intacte. »
Confortablement installés dans le charmant restaurant La Closerie des Lilas, Julia Kristeva et Stéphan Bureau discutent entre deux segments d’interview.
Julia Kristeva considère les droits de l’homme comme une importante avancée dans l’histoire humaine. « L’aboutissement des droits de l’homme, c’est la singularité, la vérité de chacun, les droits de chacun. Ça peut aboutir à des égoïsmes impartageables, mais si on arrive à dépasser cet enfermement des comportements dans des égoïsmes partageables, ça peut être quelque chose d’extrêmement ouvrant. J’apporte ma singularité et je veux la tienne. Essayons de partager nos singularités. C’est ce qu’il peut y avoir de mieux comme société. »
Lucide et sereine, Julia Kristeva se confie sur la mort. « [...] j’ai l’impression de ne pas avoir peur de la mort, de pas avoir une angoisse de mort. Je dis impression parce que je ne sais pas, je n’ai pas été menacée par une maladie grave et je ne sais pas comment je vais me sentir au moment où la mort m’abordera [...]. J’ai l’impression que ça fait tellement partie de l’existence, ces secousses, ces ruptures, ces épreuves qui, évidemment, ne sont pas la mort, mais qui vous rapprochent de la fin, de l’impossible, de la rupture, du néant, que traverser cela, vivre avec cela me paraît la vie. »
Si la vie de Julia Kristeva est construite autour du langage et de l’écriture, l’écrivain a quand même éprouvé le besoin de se distancier du milieu littéraire. « [...] quand j’ai commencé à être analyste, c’était pour échapper au milieu [...]. Et quand j’ai commencé à écrire des romans, c’était pour ne pas être dans le milieu littéraire. Mais c’est une utopie parce qu’on est obligé, pour des raisons sociales, de passer par des services de presse, les maisons d’édition, etc. Mais, ce n’est qu’un mauvais moment à passer pour se retrouver avec son crayon ou son livre ou sa page blanche. »
Inspirée par sa pratique analytique, Julia Kristeva dit de la renaissance qu’elle est fondamentale à toute existence. « Je ne crois pas à la résurrection des corps, mais je crois à la renaissance psychique et donc physique, puisque ce sont des vases communicants. Sans quoi je ne ferais pas ce métier, et sans quoi je ne serais pas avec vous, parce qu’il y a tellement d’épreuves et d’échecs dans la vie que si on succombe à cela, on comprend très bien la tentation du suicide. »
La psychanalyste qu’est Julia Kristeva réfute la vieille dichotomie corps/esprit. « Je pense que les femmes sont peut-être plus attentives à ce fait [...] que la pensée est incarnée, la pensée n’est pas qu’une pellicule froide qui concerne les branches supérieures du cerveau, mais ça passe par le corps. Mais puisque je suis psychanalyste, je crois beaucoup à la bisexualité psychique et l’homme, pour autant qu’il ait du féminin en lui, est très susceptible de comprendre cela. »
Julia Kristeva lorsqu’elle était toute petite et vivait encore en Bulgarie. C’est d’ailleurs à cet âge qu’elle débuta son apprentissage de la langue française. « [...] j’ai appris le français à partir de l’âge de quatre cinq ans quand mes parents ont eu l’excellente idée de m’inscrire à l’école maternelle des Dominicaines et, après, j’ai continué à l’Alliance française, mais donc déjà en Bulgarie, j’avais tout un bagage culturel qui était dans la langue française. »
Julia Kristeva à l’époque de son arrivée en France, en 1965. C’est grâce à l’obtention d’une bourse offerte par le Générale de Gaule, qui désirait voir l’Europe s’étendre de l’Atlantique jusqu’à l’Oural, que la jeune étudiante a pu venir poursuivre ses études à Paris.
En 1974, accompagnée de certains confrères évoluant autour de la revue Tel Quel, Julia Kristeva part pour la Chine, laquelle subit de plein fouet la Révolution culturelle de Mao.
Très jeune, Julia Kristeva a quitté son pays d’origine et ce premier exil a en quelque sorte façonné aussi son regard sur le monde. « Moi, j’ai choisi ça, d’être entre-deux... de frontière, de discipline, de langues et plusieurs même, et cette insatisfaction a sa part de satisfaction justement parce que je pense que c’est le destin des humains d’être des nomades. Je n’aime pas le sédentarisme, sinon [...] comme un abri provisoire, mais je suis en route et il y a une grande satisfaction dans cette épreuve-là. »
Julia Kristeva et Philippe Sollers partagent leur vie depuis près de quarante ans. Au sujet de l’idéal du couple, Kristeva précise qu’il est en fait une harmonie de solitudes : « [...] j’ai la chance d’avoir un partenaire qui a la même vision des choses, je parviens à une sorte d’équilibre qui peut à la fois préserver le lien amoureux et l’ouvrir à une palette de relations et de créativité qui ne doit rien à personne, et qui conduit à une solitude sereine. »