Mario Vargas Llosa est un être complexe, qui jouit d’une imposante renommée internationale. À la fois romancier, essayiste, critique et auteur de théâtre, l’écrivain a aussi tâté de la politique. En effet, en 1990, il se présenta comme candidat aux élections présidentielles du Pérou, mais fut défait.
Sourire en coin, l’écrivain revient sur son expérience de journaliste dans le Pérou de sa jeunesse. « Le journalisme était un métier - un des rares métiers - qui vous menait un peu partout et vous faisait connaître des gens de classes très différentes [...]. Le journalisme a été pour moi vraiment très, très utile pour connaître mon pays, il m’a donné des matières premières sans lesquelles je n’aurais pas écrit au moins la moitié de mes livres. »
Parlant du mouvement même qui entraîne le créateur à poursuivre incessamment sa quête de l’œuvre, Mario Vargas Llosa dit : « [...] le romancier qui croit qu’il a atteint le but, il est fini comme romancier, hein, il est devenu gaga ou idiot. [...] il faut être réaliste, ça veut dire que jamais vous ne réussirez jamais à atteindre le monde, le but que vous vous fixez. [...] Mais si vous approchez quand même et vous approchez assez, c’est déjà une réussite importante, non ? »
Mario Vargas Llosa écrit toujours à la main la première version de ses œuvres. Même si ses carnets semblent ne contenir que très peu de ratures, l’auteur précise que le récit y est encore confus et qu’il ne faut pas se fier aux apparences. « Tout ça est très confus, je répète beaucoup, je réécris beaucoup. Alors, il y a des manuscrits qui sont pratiquement illisibles, sauf pour moi. C’est vraiment la première version, c’est presque une matière première [...]. Après, je fais une version à l’ordinateur. Alors, là, je commence à corriger. Là, j’ai déjà une perspective, une distance. »
Grand voyageur devant l’éternel, Mario Vargas Llosa garde néanmoins une constance. « La seule chose qui est permanente dans ma vie, c’est mon travail. Où je suis, je travaille à peu près de la même manière, je respecte les horaires. Et alors, ça donne une stabilité, une permanence à une vie qui est très mouvementée, parce que je change tout le temps de décor. Je voyage beaucoup [...] ».
Après la rédaction de sa pièce de théâtre Katie et l’hippopotame, Mario Vargas Llosa a reçu plusieurs spécimens d’hippopotame en cadeau, ce qui a développé chez lui une affection particulière l‘animal. « C’est un animal que j’aime beaucoup, qui est un animal assez respectable, je dirais, du point de vue moral. Il n’est pas violent du tout, il aime beaucoup plus faire l’amour que la guerre, par exemple, contrairement aux êtres humains. Et [...] malgré son apparence brutale [...], c’est un animal très délicat. »
Mario Vargas Llosa, sérieux, rédige un texte à la dactylo. La photographie date pas de 1945.
Mario Vargas Llosa commente le lent processus d’écriture d’une œuvre. Au départ, il précise : « J’ai l’impression que ça ne va jamais sortir, que c’est mal parti, que cette histoire ne va jamais prendre, n’est-ce pas, de l’envolée. Mais, quand je me rends compte que tout le temps, tout le temps, je suis déjà totalement concentré dans ce que j’ai fait, et que j’ai converti, dans une certaine manière, la vie entière en un prétexte pour écrire, alors, j’ai une assurance. L’histoire est là. Il faut que je travaille, mais l’histoire est là, l’histoire va sortir. »
L’écrivain réfléchit sur le rapport entre l’écriture et le temps. « [...] quand on est tout à fait pris, n’est-ce pas, par un projet, et vous vivez dans l’exaltation [...] on ne sent pas le passage du temps, on n’a pas peur de la mort, pas du tout. Oui, la mort peut venir, mais ce sera un accident [...] Par contre, je crois que si je ne pouvais pas écrire pour une raison ou une autre, alors, la présence de la mort serait très envahissante et paralysante même. »
Abordant les sources d’inspiration qui alimentent sa création, le romancier se confie à Stéphan Bureau. « [...] les expériences d’enfance, d’adolescence sont en général décisives, laissent, n’est-ce pas, une marque, qui dure toute la vie. Certainement, je crois que c’est mon cas, je crois que certaines expériences de jeunesse, d’adolescence m’ont marqué et ont conditionné, dans une certaine manière, ma vie, et pas seulement ma vie d’écrivain [...] ma vie simplement, ma vie d’homme. »
Dans sa vie comme dans son œuvre, Mario Vargas Llosa accorde une place importante à la sensualité. « Je crois que c’est une présence importante dans mes romans parce que c’est une présence importante dans la vie, n’est-ce pas. C’est-à-dire que si vous éliminez de la vie tout ce qui est lié à la sensualité et au sexe, la vie devient très pauvre et très vide. »
Au cœur de sa résidence de Lima, Mario Vargas Llosa possède une impressionnante bibliothèque. L’auteur confie que la découverte de la lecture fut pour lui une révélation, le fondement même de sa vocation d’écrivain. « [...] j’ai toujours dit que c’est la chose la plus importante qui m’est arrivée, apprendre à lire. J’avais cinq ans [...] et je me souviens de cette révolution dans ma vie, cette opération magique qui me permettait de sortir de moi-même et devenir un autre [...]. Et c’est encore un miracle qui s’opère [en] moi, chaque fois que je découvre un livre qui me passionne, qui me submerge, n’est-ce pas, dans son charme. »
L’écrivain parle du rapport paradoxal qui lie la littérature à la réalité. « La littérature, c’est une distorsion profonde de la réalité, de la vie grâce à laquelle on arrive à connaître quelque chose qui serait toujours opaque pour nous sans la littérature. Mais ce qu’on connaît, c’est très curieux, ce contradictoire processus qui vous fait passer par le mensonge, [pour atteindre] une vérité dont vous ne savez jamais qu’elle est là avant qu’elle soit là. Il n’y a pas de vérité préméditée dans la littérature. »
Stéphan Bureau et Mario Vargas Llosa échangent quelques mots entre deux segments d’interview, installés à la terrasse de la résidence de l’écrivain, dans le quartier de Barranco, à Lima. Devant eux s’étend l’océan Pacifique.
Vue en plongée de la place San Martin bordée de palmiers, un des centres névralgiques de la vie liménienneé.
Stéphan Bureau et Mario Vargas Llosa discutent de l’expérience politique de ce dernier sur la place San Martin, en plein cœur de Lima. C’est à cet endroit même qu’il fit son premier discours politique, le 21 août 1987, afin de s’opposer à Alan GarcÍa qui voulait nationaliser l’ensemble des institutions financières péruviennes. Derrière eux, on aperçoit quelques membres de la garde nationale qui paradent.
Mario Vargas Llosa est un ardent défenseur des libertés individuelles. Voici comment il résume sa pensée : « Passionné de la liberté, passionné de l’individu, toujours très méfiant du pouvoir, convaincu que le pouvoir doit être limité parce que quand il n’y a pas de limitation de pouvoir, vous avez la dictature... et la dictature est vraiment le mal absolu pour une société. Ces idées sont de gauche ou elles sont de droite, je m’en fous royalement. Ce sont mes idées, je défends ces idées-là. »
Mario Vargas Llosa semble apprécier cette petite séance de maquillage et se livre avec plaisir aux bons soins de la maquilleuse.
Sous l’œil perplexe du chauffeur de la camionnette, Stéphan Bureau se fait maquiller à son tour.
Une scène de la vie quotidienne à Lima.
Coup d’oeil sur l’une des églises de Lima.
Durant son adolescence, Mario Vargas Llosa fut envoyé à l’académie militaire Leoncio Prado par un père autoritaire qui voulait lui inculquer une discipline de fer et faire de lui un « homme ». Vargas Llosa se souvient que son père ne voyait pas d’un bon œil son désir d’être écrivain. « C’est-à-dire qu’il croyait que c’était un passeport pour la faillite dans la vie, écrire des poèmes, écrire [...]. Ce n’était pas sérieux, ce n’était pas seulement lui qui pensait ça, hein. Je crois que n’importe quel père de famille, à l’époque, à Lima, n’était pas content s’il découvrait que ses enfants avaient une vocation artistique ou littéraire. »
Contre toute attente, le collège militaire a nourri la vocation littéraire du jeune Mario Vargas Llosa, puisqu’il y joua le rôle d’un scribe un peu particulier. « [...] j’écrivais des lettres [...] oui, des lettres d’amour pour mes camarades qui ne savaient pas écrire, j’écrivais même des petits textes pornographiques [que] j’échangeais avec des cigarettes. Ce genre de littérature était très machiste, alors, était tolérable dans un milieu très, très machiste comme celui de l’école militaire. Alors, curieusement, contrairement à ce que mon père croyait, j’ai pu combiner, n’est-ce pas, le collège militaire et la littérature. » C’est d’ailleurs cet endroit qui lui inspira son premier roman, La ville et les chiens.
Réfléchissant sur les distorsions que l’écriture romanesque opère sur la réalité du monde et des individus, Mario Vargas Llosa affirme pouvoir plus facilement les distinguer chez les autres que chez lui-même. « [...] je ne peux pas les décrire objectivement parce que je fais partie de ces fantômes, je suis ces fantômes en même temps, n’est-ce pas, mais je sais qu’ils sont là et je sais qu’ils sont la force grâce à laquelle j’invente, j’imagine, je conçois, n’est-ce pas, des histoires [...]. Oui, ces fantômes, on peut les appeler, je sais pas, des démons, des obsessions, mais nous savons de quoi nous parlons, n’est-ce pas. »
Selon le romancier, le talent serait d’abord et avant tout affaire de travail. « [...] j’ai découvert que si vous n’êtes pas un génie, il faut être très discipliné, il faut être d’une autocritique féroce et permanente et, en même temps, continuer, et continuer, et continuer parce qu’à un moment donné si vous forcez [votre nature] à cet extrême, le talent apparaît. »
L’écrivain se remémore ses jeunes années passées dans un Lima qui, depuis, a beaucoup changé. « [...] je me souviens avec pas mal de nostalgie, bien sûr, et aussi avec un peu de surprise parce que les changements sont si énormes - des mentalités, des conduites -, que personne parmi les gens liméniens d’aujourd’hui ne reconnaîtrait le genre de vie que nous avions, ça fait 40 ou 50 [ans]. » Les photographies accrochées au mur du restaurant font foi de cette époque révolue.
Mario Vargas Llosa a rencontré l’équipe au café Tiendecita Blanca, à Lima. « Quand j’étais très jeune, c’était presque une obligation, hein, tous les samedis ou les dimanches de venir ici prendre le thé avec les jeunes filles [...]. On venait ici pour se montrer, pour se faire connaître. C’était une institution qui était très représentative d’une mentalité, d’une classe sociale et aussi d’une époque qui est complètement, enfin, finie. Aujourd’hui, à Lima, les gens sont très, très différents. Mais, [c’est] resté dans l’imaginaire collectif comme une institution très représentative de ce qu’était la vie dans les années 1950. »
Mario Vargas Llosa entretient une relation complexe à l’égard du Pérou. D’ailleurs, il n’y habite que quelques mois par année, partageant son temps entre Londres, Madrid et Paris. « [...] c’était plus difficile de devenir un écrivain en étant Péruvien qu’en étant Français ou Italien ou Espagnol, [...] c’était une des raisons probablement de ma rancune de jeunesse contre mon pays. Mais, d’autre part, mon pays était une espèce de trésor pour un écrivain, un pays avec tous les problèmes, avec toute la diversité, avec toute la complexité de la société péruvienne, et un pays largement vierge pour la littérature, était une richesse qui était là pour un écrivain. »
Avant de quitter l’équipe de tournage, Mario Vargas Llosa dédicace une de ses œuvres à Stéphan Bureau.