Réfléchissant sur les succès accumulés au fil des ans, Franco Dragone se dit heureux de ce qu’il a accompli. « [...] Je suis très fier et très content d’avoir contribué autant à l’émergence du Cirque du Soleil au Québec parce que, pour moi, c’est une réussite économique, culturelle et politique, parce que j’avais exactement les mêmes projets ici en Belgique, mais dans le domaine du théâtre. »
Franco Dragone aime utiliser le terme de « saltimbanque » pour définir la nature de son travail. Il précise : « L’idée de saltimbanque, vraiment, le mot dit bien ce qu’il dit, c’est de sauter de banc en banc pour divertir les gens, créer un événement, et ça a [...] une plus large signification que “homme de théâtre”. »
Dans le parc Marimont, endroit qu’il fréquente depuis sa tendre jeunesse, Dragone médite sur les transformations inhérentes à la vie, sur la sagesse. « Est-ce que je suis encore impertinent, qui est un ingrédient incontournable aussi pour la création. Évidemment, je me pose toutes ces questions. Mais, je pense que le capital, petit à petit, fait place aussi à la recherche d’une certaine sagesse. Je pense que l’idée de la sagesse est quelque chose qui, pour moi, est plutôt dynamique, mais pas quelque chose de poussiéreux [...]. »
Franco Dragone revient sur son enfance et compare les attentes que ses parents entretenaient avec les siennes. « Et c’est clair que le rêve de mes parents ne correspondait pas du tout au rêve que moi j’avais. Mes parents, pour eux, c’était une vie la plus rangée possible, le plus vite possible. Le symbole de la cravate et de la chemise [...] Moi, non, c’était plutôt l’accordéon, le théâtre. »
Devant la maison de Franco Dragone, avec Stéphan Bureau. Les deux comparses sont tout sourires, heureux du déroulement de l’interview.
Flanqué devant le 72, rue de Warocque, un café-théâtre fondé par Dragone et ses compagnons il y a de ça plusieurs années, le metteur en scène se rappelle avoir vu passé de nombreux artistes québécois, entre autres les comédiens de la troupe du Théâtre à l’Ouvrage et la chanteuse Sylvie Tremblay.
Philosophe, Franco Dragone réfléchit sur le rôle de l’art et sur sa capacité à changer le monde, précisant que : « [...] notre seule arme de résistance, c’est la poésie. »
Assis non loin de la fenêtre, Franco Dragone nous parle de ces moments magiques qui donnent à la vie tout son sens et lui apportent une grande sérénité. « [...] cette piqûre de l’éternité, tout vient de ça. Le privilège dont je parle, c’est ça, c’est le sens, l’idée du sens que l’on donne à sa vie [...]. Il arrive des moments - je ne sais pas si ça vous arrive - il arrive des moments, mais ce sont des fractions de millième de secondes où tout d’un coup, j’ai l’impression que, oups, je comprend l’univers [...] tout d’un coup, je comprends - mais vraiment [...] c’est un millième de secondes, je veux dire, tout d’un coup, on a l’impression d’une sérénité [...] ».
« Aujourd’hui, où que l’on aille, tout le monde s’habille de la même manière. Je pense qu’il faut faire attention à ça. Je pense que la beauté d’un monde, c’est la diversité, c’est la rencontre entre différentes origines, c’est ce métissage, cette cohabitation avec le respect de chacun, cette cohabitation qui fait qu’on peut vraiment vivre l’enchantement. Et moi, c’est ce que j’aime. Le cosmopolite, l’éclectique [...] ».
Non loin de La Louvière, le restaurant L’envers du décor a choisi une décoration inspirée des œuvres de Franco Dragone. En effet, le travail du célèbre metteur en scène engendre de nombreuses répercussions positives. On n’a qu’à penser à la fondation de DRAGONE, sa compagnie, ou à la création du spectacle Décrocher la lune qui, tous deux, alimentent la fierté des habitants de la région.
Confortablement installée dans L’envers du décor, l’équipe s’affaire à régler les derniers détails avant que ne débute l’interview.
Très impliqué dans sa communauté de La Louvière, Franco y a fondé DRAGONE, sa compagnie de production. Par cela, il souhaitait tout à la fois ramener dans la région une certaine prospérité économique et insuffler un vent d’espoir. Comme il le précise lui-même : « Je ne peux pas ne pas construire, j’ai besoin de construire à long terme, j’ai besoin d’un projet de fond pour pouvoir faire les autres petits projets. Ça ne m’intéresse pas de faire joujou avec la mise en scène [...] ».
Franco Dragone réfléchit sur le risque inhérent à tout nouveau spectacle. « Le petit dernier est toujours celui le plus fragile, celui dans lequel on a essayé peut-être d’aller plus loin, on a essayé de se mettre en péril, parce qu’on si on ne se met pas en péril, on va nulle part. »
Franco Dragone parle de son expérience au Cirque du Soleil. « Le Cirque a été l’expression de ma vie. Évidemment, d’une vie aussi collective avec mes collaborateurs, mais [...] j’étais le filtre de ce qui se passait sur la planète, j’étais une espèce de caisse de résonance, de traducteur, de transmetteur, de partageur, si je peux dire. »
Parlant du moment où le spectacle est offert à l’appréciation du public, le metteur en scène sait que c’est aussi le moment précis où s’arrête la possibilité de le transformer. À ce sujet, il précise :
« La première fois que des mains se rencontrent devant un de mes spectacles, c’est la fin de mon travail. »
Sérieux, Franco Dragone aborde le nomadisme. « Je suis un sédentarisé insatisfait [...] je suis toujours en manque de quelqu’un. Quand on est nomade, on est toujours en l’absence de quelqu’un et c’est quelque chose [...] qui est inscrit en moi, ça, cette absence de quelqu’un. Je suis toujours loin au moins d’un ami. »
Franco Dragone croit profondément à la nécessité d’être du spectacle vivant, surtout dans une société où la médiation technologique occupe une place aussi grande. « Et je pense que le spectacle vivant, aujourd’hui plus que jamais, est un besoin extrêmement nécessaire parce que sinon on va mourir de solitude avec des écouteurs sur les oreilles, un petit micro sur le côté [...] ».
Notre photographe, Frédéric Raevens, a croqué Franco Dragone sur le vif, en pleine discussion. Effectivement, le metteur en scène est en contact constant avec des gens de partout, lui qui souvent travaille sur deux continents à la fois !
Installé à son bureau, Dragone partage ses passions. « [...] La conception, c’est quelque chose que j’adore, avec plusieurs personnes d’origines différentes, des créatifs dans le domaine à la fois du costume, de la scénographie, peut-être même des paysagistes, pourquoi pas ? [...] Évidemment, avoir ici aussi une équipe de gens sur plusieurs projets et avoir le plaisir d’accueillir ici des gens qui viennent de partout sur la planète, ici dans ce bout du monde qu’est La Louvière, c’est ça mon rêve. »
Dans son bureau de La Louvière, Dragone commente sa façon de monter ses spectacles. « [...] Je mets en place des pièces d’un puzzle qui est là, flou, et qu’on essaie de rassembler parce qu’il y a quand même certains paramètres, certaines choses concrètes à gérer : il y a des budgets, il y a les intuitions ou les intentions du partenaire. Il y a évidemment beaucoup de... beaucoup de balises dans le travail que l’on fait, mais effectivement, je n’impose pas un spectacle à moi, je suis aux aguets, je reste là pour le saisir et le provoquer aussi. »
Faisant probablement référence à ses années passées à Las Vegas, le metteur en scène se confie : « [...] moi, j’ai cru me déguiser en show-businessman pour noyauter le milieu du show-business. »
La création de la compagnie DRAGONE a considérablement aidé à remettre La Louvière sur la carte et à redonner aux gens du coin une fierté qu’ils avaient perdue. « Maintenant, on va à Bruxelles, on demande où est La Louvière. Même à Las Vegas. Imaginez [...] Au box office, à l’entrée, là, où on vend les billets, qu’est-ce qu’on voit ? On voit une photo d’un café de La Louvière. Quand les gens de La Louvière voient ça dans les journaux, vous pensez bien que ça fait quelque chose. »
La région de La Louvière, en Belgique, a connu des années fastes avant que ne périclitent les industries sidérurgiques et métallurgiques qui avaient fait sa renommée. Comme des milliers d’autres ouvriers italiens, le père de Franco Dragone a émigré ici pour gager sa vie dans les mines. « En fait, l’immigration italienne a quand même été ce qu’on dit la plus grande exportation de
main-d’œuvre en temps de paix [...] Il y avait je sais plus combien de milliers de travailleurs qui arrivaient ici toutes les semaines par train entier. Donc, c’est clair que ça vous marque. »
Bien qu’il ait établi le quartier général des bureaux de DRAGONE à La Louvière, en Belgique, et qu’il soit fidèle à son coin de pays, Franco désire rester en contact avec ses villes d’adoption : Montréal et Las Vegas. « C’est un besoin vital de savoir que j’ai des amis à Montréal, que j’ai des amis à Las Vegas, que dans deux semaines, je m’en retourne aux États-Unis. J’ai besoin, donc, de cette itinérance qui, pour moi, est peut-être un lien de parenté avec nos origines, mais nos origines ancestrales
du nomadisme. »
Bien assis dans la voiture, Dragone a cette très jolie phrase pour décrire la création d’un spectacle ainsi que l’interaction avec les collaborateurs que cela suppose. « [...] Un spectacle, c’est comme un pays qu’on traverse ensemble [...] et dans lequel on décide de voyager ensemble. »
Si le travail de Dragone est directement lié à la scène, aux costumes, aux maquillages et aux éclairages, il est plus rare qu’il soit lui-même sous les feux de la rampe. Ainsi, avant de crier
« moteur ! », il faut d’abord requérir aux bons soins d’Esther, notre maquilleuse.
Claude Renard dessine plusieurs versions de chacun des costumes avant de fixer définitivement l’allure d’un personnage qui participera au spectacle.
Rien n’est laissé au hasard dans la production d’un spectacle. Plusieurs croquis sont souvent nécessaires afin de traduire la vision de Franco Dragone. Ce croquis est l’oeuvre de Claude Renard, un collaborateur de longue date du metteur en scène.