« Même comme romancier, je suis constamment en train d’observer le monde, de m’inspirer de ce qui se passe dans le monde. Même si je traduis la chose autrement, j’ai besoin de suivre tout ce qui se passe dans le monde, je suis quelqu’un qui, tous les matins, écoute les nouvelles, suis de très près l’évolution de la situation, partout. D’ailleurs, je suis un passionné de l’actualité, même si j’écris très peu sur l’actualité, et je pense que l’actualité nourrit toute ma réflexion, toute ma sensibilité. »
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« Moi, j’essaie de bâtir des mythes positifs en utilisant les ingrédients de l’histoire, les pierres de l’histoire. »
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« Je pense qu’utiliser l’histoire ou les légendes dans un roman, et les mêler à son propre imaginaire, est peut-être un geste plus juste que de prétendre raconter l’histoire en elle-même. »
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« Je pense que nous avons, notamment grâce à l’Internet, les moyens d’avoir, de débattre de toutes sortes de questions qui nous concernent, je pense que c’est la responsabilité de tous. C’est vrai que, pour moi, c’est aussi la responsabilité du romancier que de réfléchir à ces questions, je pense que l’un des rôles du roman, c’est de réinventer le monde, et notre monde d’aujourd’hui a drôlement besoin d’être réinventé, et donc il y a un rôle certain pour la littérature, probablement plus qu’à aucun autre moment dans l’histoire. Simplement, il faut en prendre conscience. »
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« Forcément, les gens qui vous connaissent vous lisent à travers ce qu’ils savent de vous et donc, ils vous lisent d’une certaine manière, et ils vous abordent en attendant certaines choses, et en n’en attendant pas d’autres. Et parfois, on a envie de parler de tout autre chose, et parfois, on a envie de s’écarter complètement de ce qu’on a fait. »
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« Quand j’ai écrit les toutes premières pages de ce roman [Léon l’Africain], j’ai compris, mais instantanément, que c’est ce que j’ai toujours eu envie de faire. Et c’était pour moi une sorte de petite révélation, et j’ai compris que je ne voudrais plus jamais faire autre chose qu’écrire, et essentiellement de la fiction. Et donc, je me suis jeté à corps perdu, j’ai quitté mon travail... » *******
« C’est le privilège du roman de donner au romancier des déguisements différents. C’est un peu comme un comédien qui joue de nombreux rôles et, peut-être que dans chaque rôle, il y a un peu de lui-même. Et en même temps, il n’est jamais tout entier dans un seul rôle. Je pense que quand on invente des personnages, ou qu’on redécouvre des personnages, ou qu’on met en scène des personnages existants, il y a toujours une part de soi-même qui est là. »
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« Je pense qu’il ne faut pas penser en termes de succès pour l’auteur. Je pense que là où j’ai des inquiétudes et parfois des espoirs, c’est de voir le monde évoluer vers plus de cohabitation harmonieuse. Or, on ne va pas dans cette direction. Donc, si je pouvais contribuer un peu à animer cette inconscience de ce problème et à réfléchir, à trouver un certain nombre de pistes de solutions, j’en serais ravi. Je pense honnêtement que ça échappe à tout le monde. Je pense qu’il faut œuvrer dans cette voie parce que c’est une question de survie. En même temps, quand j’observe le monde, je me dis qu’il ne va pas dans le sens que je souhaite, c’est clair. »
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« C’est un peu difficile pour moi de parler de ce que je suis en train d’écrire aujourd’hui, mais la question que je me pose et qui fait que je suis profondément inquiet, c’est tout simplement : “Où allons-nous, où allons-nous au niveau de la coexistence, où allons-nous à tous les niveaux de la gestion du monde ?” Et j’ai profondément le sentiment que nous - et quand je dis “nous”, je dis l’humanité -, nous sommes embarqués sur une mer sans boussole, nous ne savons pas où nous allons, nous mettons en avant toutes nos querelles, alors que nous sommes à une époque où nous avons absolument besoin de travailler ensemble à combattre des périls communs, qui sont graves. »
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« J’essaie de faire entendre la voix de la raison et je pense profondément qu’il y a constamment, dans tous les camps, un nombre de personnes non négligeable qui ont envie d’entendre la voix de la raison. Et quand on dit des choses sensées, les gens, il y a des gens nombreux qui ont envie d’écouter, et donc, j’attendrai que les excités se calment... »
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« J’ai besoin d’avoir un horizon de temps complètement dégagé pour la journée de travail, et puis, et au-delà pour le projet. L’idée d’avoir des engagements, même assez lointains, m’est insupportable. J’ai besoin de me plonger complètement et de me dire que le seul temps qui compte, c’est le temps du livre sur lequel je travaille. »
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« Pour moi, la concentration, c’est un facteur essentiel, et il y a des degrés dans la concentration. On peut se plonger dans un texte et se concentrer, mais il y a des degrés que l’on éprouve à certains moments, et là, on voit la différence avec d’autres, d’autres niveaux de concentration. Il y a des moments où on est complètement dans un livre, on sent que tout est là, que l’on a tout à l’esprit, que l’on peut avancer indéfiniment, et à des moments pareils, l’idée de devoir s’interrompre est insupportable. On a envie que ça continue indéfiniment. »
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« Il faut s’éviter un redémarrage, il faut arriver à un moment où l’on sait exactement où l’on est et ce qu’on va écrire. À la limite, il faut commencer une phrase, savoir exactement comment la terminer et ne pas la terminer avant le lendemain, et le lendemain, commencer la journée en terminant cette phrase, et enclencher un peu le mouvement de cette manière. »
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« Je n’aime pas beaucoup l’amateurisme, je sens qu’il faut vraiment se donner entièrement et je n’aime pas travailler avec nonchalance, je n’aime pas travailler à l’à-peu-près. Quand je suis plongé dans un projet, je sens que j’ai besoin vraiment de me donner entièrement à ce projet. »
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« Notre projet est toujours plus grand, et le résultat est toujours moins que ce qu’on avait voulu, mais ça, c’est le principe même de tout acte de création. On a un projet vaste, ambitieux et on essaie de s’en tirer au mieux, mais il faut vraiment se donner les moyens d’aller jusqu’au bout et d’en faire ce qu’on peut faire de meilleur. »
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« Ah oui, moi, le plaisir, je le trouve surtout dans le travail. Je prends rarement des vacances, presque jamais. Je n’ai jamais envie de m’arrêter, en fait, je travaille tous les jours et parfois je me dis, je ne dois pas travailler sept jours par semaine, donc, il faut vraiment, par exemple, que dimanche prochain j’arrête de travailler, et en fait, je n’y arrive pas. »
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« Je pense que l’histoire est un ingrédient majeur de la littérature en général, je pense que tous nos ancêtres en littérature se sont... ont introduit l’histoire, se sont inspirés de l’histoire, d’un mélange d’histoire et de légende. »
« Je suis persuadé que la vie de mes enfants sera plus difficile que la mienne, et que la vie de leurs enfants sera beaucoup plus difficile que la mienne et que la leur, et c’est probablement depuis longtemps la première fois qu’une génération peut dire cela, malheureusement. Je pense que nous étions partis vers un monde où les choses s’amélioraient de génération en génération, et c’est toujours le cas dans certains domaines, comme par exemple, le domaine médical. Oui, je pense que nous arrivons à des problèmes extrêmement graves qui vont grignoter les acquis [...]. »
« Moi, ce à quoi je suis attaché, c’est la coexistence des personnes, évidemment. Je n’ai aucun rêve de syncrétisme entre les différentes religions. Et pour tout dire, ça ne m’intéresse pas particulièrement. C’est-à-dire le contenu des religions m’est relativement indifférent, pour être honnête. Ce qui m’intéresse, c’est que les hommes coexistent. »
« Un événement qui se passe, nous le connaissons à travers les échos, à travers ce qu’on nous a raconté de cet événement, à travers notre perception de cet événement. Je pense qu’aucun événement du passé, proche ou éloigné, n’est dans notre perception ce qu’il a été dans la réalité. Il est tel qu’il nous est parvenu, et il est ce que nous en faisons, mais le fait lui-même, brut, en lui-même, j’ai presque envie de dire qu’il n’existe pas parce qu’il existe toujours à travers un regard. »
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« Je pense que l’exilé cherche des raisons de se consoler. Je pense que l’exil est une réalité qui n’est pas facile à vivre toujours, et puis on essaie de sublimer un peu, on essaie de montrer qu’il y a des avantages, que c’est peut-être même un privilège, on essaie de se dire que si on n’est d’aucun pays, c’est qu’on est de tous les pays, mais tout cela se fait pour se consoler. »
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« C’est vrai que ça crée une distance. On s’implique moins, effectivement, dans une langue qui n’est pas la langue maternelle, c’est exact. Mais c’est vrai aussi que pour beaucoup de sujets, je suis plus à l’aise quand j’écris dans une langue adoptée. Quand je parle du monde arabe du passé, il y a des moments où je suis plus à l’aise quand j’en parle dans une autre langue que l’arabe. »
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« Je suis quelqu’un qui aime beaucoup l’histoire du monde arabe, qui est passionné par beaucoup de pages de cette histoire. J’ai passé beaucoup de temps dans ma vie à m’intéresser à des pages très ensoleillées de cette histoire, que ce soit l’Andalousie ou l’époque de la grandeur de Bagdad, de Damas, de Cordoue, du Caire, tout cela, de Constantinople. Toute l’histoire du monde arabe, du monde musulman, m’a constamment passionné. Et cette histoire est la mienne. Et en même temps, je pense que le monde arabe n’a jamais été dans une situation aussi désastreuse... »
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« Ce qui est meurtrier, c’est de définir son identité contre l’autre. À partir du moment où les identités sont définies d’une manière exclusive, c’est-à-dire une identité qui est conçue non pas par accumulation des différents éléments de l’identité, mais par exclusion et par discrimination. Là, c’est déjà un risque grave. Et quand l’identité est en plus définie contre l’autre, et là on arrive... on est dans la dérive [...]. »
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« Moi, c’est mon attitude dans la vie. Moi, tout ce par quoi je passe, je l’ajoute, ça vient comme des sédiments dans... Tout ce par quoi je suis passé, et pour moi, fait partie de moi. Donc, tout ce que... tout ce qui est mon héritage et, en même temps, tout mon parcours, toutes mes erreurs, tous mes égarements, toutes les choses auxquelles j’ai cru un moment donné dans ma vie et auxquelles je... Tout cela, je l’ajoute, je ne l’exclue pas. Tout cela... tout cela fait partie de moi, de mon identité. »
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« Ce qui fait qu’on a peur de l’autre dans le monde d’aujourd’hui, c’est que nous sommes dans un monde où il y a une pression qui s’exerce, on peut appeler ça la mondialisation, c’est vrai qu’il y a une pression qui s’exerce sur toutes les cultures et sur toutes les identités. On a constamment le sentiment d’avoir à s’affirmer pour maintenir son identité. Et c’est cette peur de perdre son identité qui fait qu’on l’affirme avec virulence, on l’affirme contre l’autre. Pour moi, c’est un des problèmes majeurs du monde d’aujourd’hui. »
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« Je suis quelqu’un qui parle peu, qui répond aux questions quand on les lui pose, mais qui prend rarement l’initiative de la parole, et c’est vrai que dans mon enfance, je pouvais rester des heures silencieux. »
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« Je pense qu’il y a des choses dans le parcours de chacun qu’on ne maîtrise pas. En revanche, on peut, dans une large mesure, maîtriser ses propres réactions à ce qui arrive. Donc, je pense que ce qui est important, c’est l’attitude que l’on a, que ce soit par rapport au pays et à la vie dans le pays, ou par rapport à un autre pays, où l’on a décidé de s’installer. Je pense qu’il faut rester ouvert au monde et ouvert à la vie. »
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« Je pense qu’on doit continuer à cultiver son identité d’origine, il faut continuer à cultiver ses liens avec le pays d’origine, avec la culture d’origine et, en même temps, adopter pleinement la culture du pays d’accueil, s’y plonger complètement, essayer de la comprendre, de l’aimer, de la transmettre aussi. Il faut être véritablement un lieu de rencontre entre la culture du pays d’origine et la culture du pays d’accueil, et je n’ai pas de sympathie pour ceux qui rejettent la culture d’origine ni pour ceux qui rejettent la culture du pays d’accueil. Je pense qu’il faut être à l’aise entre les deux cultures et on peut le faire, on peut le faire parfaitement. »
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« Moi, je navigue à contre-courant, moi j’essaie d’avoir un pied sur chaque rive, j’essaie de bâtir des passerelles entre ces deux cultures, et il est de plus en plus difficile de bâtir des passerelles, et puis, quand on a un pied sur chaque rive et que les rives s’éloignent les unes des autres, on se retrouve dans cette position assez inconfortable. »
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« Oui, en dehors de l’aventure humaine, nous ne sommes rien. L’histoire, c’est simplement le récit de l’aventure humaine, varié selon les époques, les pays différents, mais c’est ça, l’histoire, l’histoire c’est... c’est l’identité de l’humanité. »
« Je pense que le passé m’intéresse parce qu’il parle du monde d’aujourd’hui, en tout cas à mes yeux, le passé ne m’intéresse pas en lui-même, il m’intéresse parce qu’il concerne l’orientation du monde, et le présent. Je dirais que je ne sépare pas véritablement le passé du présent, j’ai le sentiment que c’est un tout, j’ai le sentiment qu’il y a la vie du monde, la respiration du monde, que l’on s’intéresse au passé, que l’on s’intéresse aux origines de ce qui se passe dans le monde d’aujourd’hui, ou que l’on soit à l’écoute de ce qui est le plus immédiat. C’est un tout, c’est une manière de comprendre le monde, c’est une manière d’être en harmonie avec le monde.
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« Pour moi, l’histoire commence ce matin, ce matin au petit-déjeuner, c’est le passé, c’est déjà l’histoire. Donc, tout ce qui n’est pas l’instant que nous vivons, au moment où nous le vivons, c’est déjà l’histoire, et je pense que moi, je ne comprends le monde qu’à travers son évolution, je ne comprends le monde que dans son mouvement. C’est une disposition d’esprit aussi. »
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« Écoutez, dans des évolutions historiques, on a besoin de s’attacher à des dates, mais quand un événement arrive, c’est qu’il y a eu une longue période de préparation, et on peut toujours dater un événement du jour où il a éclaté au grand jour mais, en réalité, il y a toujours eu un cheminement souterrain qui fait que cet événement est arrivé. Ce qui est certain c’est que pendant la période que nous vivons, qui constitue le point de rupture en 2001 ou 2003, il y a quelque chose qui est en train de changer, et je pense, de s’aggraver dans les relations entre ces deux mondes. »
« Face au monde, nous sommes obligés de choisir, nous sommes obligés d’avoir un regard. Nous lisons une certaine presse et pas une autre, nous ne connaissons pas toutes les langues du monde. La réalité vue à travers un journal de langue arabe, ou de langue turque, ou en ourdou, n’est pas la réalité vue à travers un journal en langue française, ou italienne, ou anglaise. Je pense que nous avons nos limitations et c’est le cas de chacun. [...] On voit les événements à travers la langue ou les langues qu’on connaît, à travers ce qui est transmis dans le pays où l’on se trouve. »
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« Je sais que la coexistence des trois religions dans l’Espagne entre le VIIIe et le XVe siècle est un moment auquel je suis attaché, ce moment où chrétiens, juifs, musulmans vivaient ensemble. On crée ensemble une civilisation de haut niveau, différente de tout ce qu’on a connu par ailleurs. C’est un moment privilégié parce que, moi, j’ai envie de croire à cette coexistence, parce que j’ai envie de mettre fin à ce conflit interminable entre islam et judaïsme, entre christianisme et judaïsme, entre christianisme et islam, et c’est vrai que c’est une préoccupation permanente [...]. Je sais aussi qu’il n’y a jamais eu cette coexistence parfaite et harmonieuse, je sais qu’il y a eu constamment des tensions, qu’il y a eu constamment des vexations, des humiliations, qu’il n’y a jamais eu un sentiment d’égalité entre les communautés, que jamais il y a eu un moment où les gens ont considéré qu’ils étaient citoyens égaux d’un même pays, etc. Ça, ce sont des visions idylliques, mais j’essaie de bâtir, j’essaie de bâtir des mythes positifs sur ce moment de l’histoire. »
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« Je préfère de loin l’empire austro-hongrois à tous ces petits États qui sont nés de l’éclatement de l’empire et qui ont déjà fait au moins une grosse guerre, et puis quelques autres problèmes. »
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« Je pense que si on compare les commencements du XXIe siècle avec les commencements du XXe, on a beaucoup progressé dans le domaine scientifique, matériel, économique certainement. Je suis moins sûr que sur le plan moral on ait beaucoup avancé. Je pense qu’il y a beaucoup de phénomènes de barbarie - il faut appeler les choses par leur nom - qui se sont passés au cours du dernier siècle et qui montrent que le progrès matériel de l’humanité n’a pas été suivi. »
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« Le fond de ma pensée, c’est que nous sommes arrivés à un point où nous ne pouvons plus gérer le monde avec des États séparés qui ont leur agenda propre et qui peuvent s’affronter. Au niveau de l’intégration économique et technologique du monde, nous avons besoin de gérer le monde comme si c’était une vaste nation plurielle. »
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« Je pense que nous avons besoin de gérer nos affaires avec sagesse et, malheureusement, ce n’est pas ce qui arrive. Je pense que nous avons probablement réalisé certains des rêves les plus ambitieux de l’humanité, je pense que ce qui a été réalisé dans beaucoup de domaines, que ce soient les communications, que ce soit la médecine, c’est gigantesque, c’est une aventure passionnante. Simplement, nous avons besoin aussi de réfléchir à la finalité, où nous allons, quel est le but d’une civilisation ? »
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« En fait, moi, j’ai toujours le sentiment que mon premier pays aujourd’hui, c’est la littérature. Je pense que j’ai demandé refuge dans ce pays-là et c’est vrai que c’est à ce pays-là que j’appartiens, mais peut-être que pour appartenir à ce pays, il faut avoir le sentiment que l’on n’est plus d’aucun autre pays, et bon, c’est un peu ce sentiment que j’ai. »
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« Enfin, moi, je suis un minoritaire, j’appartiens à un pays de minoritaires, et dans ce pays de minoritaires, je viens d’une toute petite minorité, et c’est vrai que j’ai partout le sentiment d’être un minoritaire et cela crée un malaise... On n’est jamais complètement au milieu des siens, on n’est jamais tranquillement installé dans un monde qu’on estime sien et confortable, absolument. Je suis constamment dans la marge, constamment juste à côté, constamment différent. Ce n’est pas confortable à vivre, mais bon, je ne me plains pas particulièrement. »
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« Le monde entier est une mosaïque, le monde entier est une mosaïque de croyances, de langues, de communautés différentes, et la question n’est pas de savoir si on peut les faire vivre ensemble, la question c’est de savoir comment on va les faire vivre ensemble, parce qu’on n’a pas le choix. »
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« Au contraire, parce que je critique toujours avec... avec amour, c’est-à-dire, c’est un monde que j’aime beaucoup, c’est une civilisation que j’aime beaucoup et ce sont des gens qui sont les miens. Et je critique parce que je souffre, je souffre de la décadence du monde arabe, je souffre de l’état où il se trouve aujourd’hui. Mais je critique toujours avec l’attitude de celui qui souffre, et pas du tout de celui qui se frotte les mains en disant, en disant : “Voilà, ils sont au plus bas et je vais encore les enfoncer.” »
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« Vous savez, la cœxistence est toujours très difficile. Ce n’est jamais un équilibre stable. La coexistence, c’est toujours un jeu délicat, un arbitrage, absolument. Il y a constamment des tensions, puis il faut une sagesse quotidienne pour dépasser ces tensions et pour maintenir la cohésion. Et donc, dans un monde où la coexistence est de plus en plus difficile, les sociétés qui continuent à pratiquer la coexistence sont constamment sous pression. En fait, elles naviguent à contre-courant. »
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« Si je devais quitter le pays où je vis aujourd’hui pour aller ailleurs, ce serait un déchirement, ce serait extrêmement difficile à gérer, alors qu’à 27 ans, on a le sentiment de pouvoir aller n’importe où, de pouvoir se réimplanter n’importe où, et j’avais effectivement ce sentiment. »
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« D’un côté, les mêmes événements ne sont pas vus de la même manière selon que l’on dit : “nous sommes allés ou ils sont arrivés”. Forcément, on a des perspectives complètement différentes. Et en même temps, ce que sont les croisades au moment même n’ont rien à voir avec ce que nous voyons des croisades aujourd’hui. Nous avons une certaine perception des croisades qui est née d’un millier d’années de relations conflictuelles entre ces deux mondes et de bouleversements au sein de chacun de ces mondes. »
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« Je pense que toute référence aux croisades aujourd’hui est une référence liée aux événements d’aujourd’hui. Je crois que plus personne ne sait ce qu’étaient les croisades elles-mêmes. Ce qui est resté des croisades, c’est l’idée d’une confrontation entre l’Occident et le monde musulman. Et c’est vrai qu’il y a une confrontation aujourd’hui. C’est une réalité. C’est vrai qu’il y a un fossé qui sépare ces deux mondes. C’est vrai que nous sommes à une période où chaque événement qui se produit est interprété d’une manière pratiquement opposée selon que l’on est dans un camp ou dans l’autre. C’est vrai que si les croisades est une notion qui signifie simplement confrontation entre monde chrétien et monde musulman, c’est vrai que nous y sommes. C’est vrai que c’est une réalité du monde d’aujourd’hui. Il y a d’autres qui l’appellent conflit de civilisations ou choc. Mais c’est une réalité. Il y a un fossé. Maintenant, on peut essayer de comprendre pourquoi ce fossé existe. »
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« Je pense qu’il est important, aujourd’hui encore, d’essayer de faire vivre ensemble les gens différents au Proche-Orient et partout ailleurs dans le monde. Donc, de ce point de vue, je pense que l’expérience libanaise mérite d’être respectée et certainement étudiée de près et avec sympathie. En même temps, il va de soi qu’il y a eu des échecs, que le Liban d’aujourd’hui porte les stigmates de cet échec et qu’il faut étudier aussi les raisons de l’échec. »
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« Il y a effectivement eu régression, c’est une évidence, qui est due en partie à des problèmes liés à l’histoire, au parcours du monde musulman, à la manière dont il a répondu aux défis de la modernité, à toutes sortes de défis, et je pense que la réponse donnée par le monde arabo-musulman à tous les défis qu’il a dû affronter a été une réponse désastreuse, désastreuse pour lui et pour le reste de l’humanité. En même temps, je pense qu’il y a aussi une responsabilité de l’Occident. D’abord parce que l’Occident dirige le monde depuis quelque temps, depuis quelques siècles, et aujourd’hui comme avant, il a une responsabilité plus grande pour indiquer la voie, que l’Occident s’est constamment comporté en dehors de ses frontières d’une manière qui n’avait rien à voir avec les principes qu’il prônait à l’intérieur de ses frontières. »
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« L’Occident a trahi ses propres principes dans ses relations avec le reste du monde, et cela est un grave problème aujourd’hui, parce qu’il se retrouvait constamment adversaire de ceux qui prônaient les mêmes valeurs que lui et, par voie de conséquence, allié à ceux qui ne prônaient pas ses propres valeurs. Et c’est comme ça qu’il se retrouvait allié, jusqu’à il y a quelques années, il y a très peu d’années, il se retrouvait allié avec les forces les plus rétrogrades qui, un jour, allaient se retourner contre lui, et avec tous les dégâts que l’on a vus. »
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« Tous ceux qui appartiennent au monde arabe, tous ceux qui aiment le monde arabe souffrent profondément de voir cela arriver. Quand je regarde ce qui arrive en Irak, je suis profondément meurtri de ces massacres, ces gens qui vont se faire exploser sur un marché, qui tuent des êtres innocents parce qu’ils appartiennent à une autre communauté et tout ça. Je le trouve profondément dégoûtant, profondément inqualifiable. »
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« Je pense que le lendemain même de la fin de la guerre [en Irak], les erreurs ont été tellement, tellement flagrantes qu’elles ont aboli toute légitimité de cette guerre, en réalité, parce que quand on va dans un pays, qu’on dit qu’on va libérer un pays, il faut le libérer. Quand on dit qu’on doit instaurer la démocratie et qu’on instaure le communautarisme, qu’on instaure la guerre civile, qu’on détruit tout ce qui faisait la cohésion de l’État d’une manière totalement irresponsable, totalement irréfléchie, comme si on était en train de jouer avec des soldats de plomb, alors qu’il y a déjà eu des centaines de milliers de morts [...]. On ne joue pas avec ça, et si on estime qu’on a la conscience tranquille parce qu’on est tanné, et qu’on a dit trois ou quatre phrases sur la démocratie, c’est qu’on est totalement irresponsable, et ça c’est profondément, profondément choquant, profondément choquant parce qu’on n’a pas le droit de se comporter de cette manière. »
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« Et ce qui est profondément, profondément attristant, c’est que les États-Unis, qui ont été victimes d’un acte terroriste massif, ont réussi, entre guillemets, en à peine deux ans, à se mettre à dos la moitié de l’humanité, simplement parce qu’au lieu de réagir d’une manière subtile, au lieu de rassembler autour d’eux et de désigner les véritables responsables, ils ont commencé à frapper de tous les côtés avec un mépris total des populations avec lesquelles ils traitaient, en utilisant les principes les plus nobles, simplement comme des instruments politiques de bas étage, en mentant effrontément devant l’opinion mondiale, en inventant des raisons, en fabriquant des documents. »
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« Quelqu’un qui va se faire exploser sur un marché où il y a une brave ménagère d’une autre communauté musulmane qui est en train de faire ses achats, je ne vois pas en quoi c’est un martyr, c’est simplement un crime. Et d’un autre côté, il y a la réalité de la grande puissance qui a installé ce chaos. »
« Non, je ne dirais pas que le progrès matériel soit en lui-même générateur de régression morale, je pense que, simplement, le progrès matériel exige une gestion du monde qui soit beaucoup plus fine et beaucoup plus subtile et beaucoup plus responsable. Malheureusement, ce n’est pas le cas. C’est-à-dire nous avons des moyens beaucoup plus importants - des moyens de construction ou de destruction - que des générations précédentes, donc nous sommes beaucoup plus responsables de ce qui arrive, et notre capacité de nuisance en tant qu’espèce est gigantesque. Et donc, si nous pouvions commettre des erreurs il y a trois siècles ou trois millénaires, les conséquences étaient limitées. Aujourd’hui, nous ne pouvons pas nous permettre de commettre les mêmes erreurs, donc les problèmes de prolifération des armes de destruction ne se posent pas dans les mêmes termes aujourd’hui et avant. »
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« Pendant disons... mes vingt premières années d’écriture, j’avais surtout tendance à dire : “Attention, il y a des dangers, nous pouvons y échapper, nous pouvons sortir de ces travers”, mais c’était porté par l’espoir et la conviction que c’était possible. Aujourd’hui, j’ai le sentiment qu’on a déjà raté beaucoup d’occasions, que c’est encore tout juste possible d’échapper aux désastres, mais ce n’est plus probable. Donc, il faudrait véritablement une prise de conscience pour toutes sortes de problèmes, qu’il s’agisse des problèmes de coexistence, qu’il s’agisse des problèmes des changements climatiques, qu’il s’agisse de toutes sortes de problèmes de prolifération des armes, de violence. Il y a beaucoup de problèmes qui se posent d’une manière extrêmement aiguë, et là, je dis : “Je ne suis pas très sûr que nous saurons résoudre ces problèmes. Il est même probable aujourd’hui - probable, non pas certain, heureusement, mais probable - que nous n’arriverons pas à les résoudre [...].” C’est pourquoi je me définis comme un optimiste inquiet, et beaucoup plus du côté de l’inquiétude que de l’optimiste. »