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Morceaux choisis

À propos de la création

 

« C’est vrai que j’écris toujours la même chose. Et je crois qu’être un écrivain, c’est écrire toujours la même chose. Je ne voudrais pas me vanter en prenant des exemples trop grands, mais Mauriac ne peut écrire que du Mauriac. Flaubert ne peut écrire que du Flaubert. Et moi, je ne peux écrire que du d’Ormesson, je peux pas écrire autre chose. Et on me dit souvent : “Ah, vous qui écrivez si facilement, faites-nous donc ci ou ça [...]”. Ça ne se commande pas. Et peut-être qu’un des rares mérites que je me reconnais - peut-être je m’en reconnais un ou deux - le premier, [...] c’est d’avoir vieilli sans amertume. J’ai gardé une espèce de gaieté qui se mêle peut-être à la nostalgie. Et le deuxième mérite, c’est de ne pas écrire selon des modes. J’écris ce que j’ai à écrire. Et alors, forcément, quelques fois je me répète. Je préfère me répéter que de me contredire. »

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« Vous savez ce que j’aurais aimé être peut-être quand j’étais jeune ? J’aurais beaucoup aimé être acteur. Et n’ayant pas été acteur, je suis romancier. C’est la même chose. Je me glisse dans des vies différentes. Et ces vies différentes, souvent, je me les prête à moi-même. Et Une fête en larmes, ce n’est pas la vie que j’aurais souhaitée avoir plus que celle que j’ai eue, c’est une vie que j’aurais pu avoir. »

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« J’ai toute la vie regretté de ne pas avoir écrit une œuvre unique. »

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« J’ai des doutes, oui bien sûr, j’ai des doutes. Si je n’avais pas de doutes, je n’écrirais pas. J’écris parce que j’ai des doutes. Et j’écris indéfiniment un nouveau livre parce que qu’est-ce qui me pousse ? Mais c’est l’insatisfaction. Si j’étais satisfait, je n’écrirais pas. C’est très dur d’écrire, c’est très dur. C’est très difficile. Beaucoup de gens écrivent. C’est très difficile. C’est très difficile de se faire publier. Quand vous êtes publié, vous dites : “Ah, je suis publié !” Ce n’est rien ! Des milliers de livres sont oubliés en deux mois. Si vous avez un prix, vous vous dites : “Ah mon Dieu, j’ai un prix !” Ce n’est rien ! Il y a des milliers et des milliers de prix dans le monde. Si vous êtes élu à l’Académie française, vous vous dites : "Ah, je suis immortel !" Ah, vous pensez ? L’Académie française, c’est rien du tout par rapport à la littérature universelle. C’est l’insatisfaction qui nous pousse. »

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« S’il n’y avait pas de fêlure, on n’écrirait pas. Vous savez bien que Flaubert était épileptique, vous savez bien que Dostoïevski était en proie à des tourments épouvantables, que Byron avait un pied-bot, que Chateaubriand était à moitié bossu et a construit son œuvre sur l’échec de sa vie politique. La fêlure est là. La fêlure, c’est ce qui vous fait écrire. Encore une fois, nous revenons à cette idée que je suis le seul écrivain du bonheur, mais ce seul écrivain du bonheur est un écrivain de la fêlure aussi, vous avez tout à fait raison. Et c’est cette fêlure qu’il s’agit constamment de combler. »

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« C’est ça, la littérature. C’est de regarder la littérature du passé en se disant : "Ce sont les marques du futur. Je vais marcher vers ça". »

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« La littérature est évidemment peut-être plus même que la vie, mais elle est nourrie de la vie. [...] Elle traduit la vie, elle est une espèce de vie qui sort des ornières quotidiennes pour se jeter vers quoi ? Mais, vous l’avez dit très bien, pour se jeter vers l’avenir en se nourrissant du passé. Et le passé n’a pas de sens sans avenir. Mais l’avenir est bien terne sans passé. »

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« J’ai quelques fois l’impression que quand on écrit, quand j’écris, j’ai presque l’impression de recopier quelque chose qui est dans ma tête et qui, souvent, sort de la nuit. »

 

À propos de la vie et de la mort

 

« On me dit souvent : "Est-ce que vous croyez à la postérité ?" Je suis un peu pessimiste sur la postérité, sur ma postérité et sur la postérité en général. Je me demande si la télévision, la radio ne sont pas mauvais pour la postérité des livres. Les choses vont trop vite, vous savez. [...] L’histoire s’est évidemment considérablement accélérée et c’est un peu inquiétant pour la postérité. »

 

À propos d’identité

 

« Je suis de ceux qui croient qu’un romancier, un écrivain n’a pas de biographie, il a une bibliographie. »

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« Ma patrie, c’est ma langue. Ma patrie, c’est ma langue. Je suis évidemment, par ma formation, tout ce que nous avons dit déjà : mon père diplomate, moi à l’UNESCO, donc, un côté écrivain cosmopolite. Je me sens beaucoup plus près de Borges que de beaucoup d’écrivains français, je ne fais pas de différence. Mais, il y a la langue, évidemment. La patrie, c’est la langue. C’est ce qui, d’ailleurs, nous unit tellement fort au Canada, qui a conservé peut-être plus que nous, mieux que nous, un certain amour de la langue pour des raisons historiques, je pense, et qui est probablement d’ailleurs plus fidèle à la langue. »

 

À propos du bonheur

 

« Quand j’étais jeune, il y avait quelque chose que je méprisais profondément. C’était la réussite. Je me rappelle que je me disais : "Je ne veux surtout pas réussir". Et je me disais : "Le seul salut possible, c’est les livres". Et, évidemment, j’ai tout misé sur les livres. »

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« Dans ce siècle si épouvantable qu’est le XXe siècle, naturellement que le théâtre est sinistre, naturellement que la peinture est sinistre, naturellement que la littérature est sinistre. Comment voulez-vous qu’elle ne le soit pas avec tout ce que je vous ai dit. Cette Shoah, ces camps de concentration, ces assassinats, ces meurtres, ces otages, ce terrorisme, c’est effroyable ! Alors, il y avait une place à prendre que personne n’avait pris. C’était d’occuper le créneau inoccupé du bonheur. »

 

À propos de l’amour

 

« J’étais écrivain pour être reconnu. J’avais envie d’être reconnu et peut-être même d’être connu. Et je rougis de honte à cette idée aujourd’hui, parce qu’aujourd’hui, évidemment, j’écris pour autre chose, j’écris pour atteindre quelque chose, j’écris pour essayer de se dépasser un tout petit peu, et chaque livre n’est jamais assez bon. Quand on écrit un livre, on se fait une idée de ce livre. Et quand le livre est fini, comme Une fête en larmes, on se dit : “C’est acceptable, ce n’est pas mauvais, ce n’est pas ce que j’aurais voulu faire, il faut en faire un autre”. Et on essaie simplement [...]. Je dirais que vous écrivez pour vous approcher de quelque chose et vous ne savez pas de quoi. Et ça, ça ressemble beaucoup à l’amour. »

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« Quelques fois, je me dis : “Je serais né dans une famille déchirée... je serais né dans une famille déchirée, je n’aurais pas eu de quoi vivre, est-ce que vous croyez que je serais comme je suis ?” D’abord, j’aurais été inscrit au Parti communiste, il y a longtemps que j’aurais été trotskiste, il y a longtemps que j’aurais probablement jeté des bombes. [...] Bon, il y a des convictions, mais il y a aussi des situations, et je me rends bien compte que j’ai eu une situation [...]. Ce n’est pas financier, hein. Mes parents... mon père n’avait aucune fortune. Ces privilèges dont je parle, n’étaient pas des privilèges économiques, c’étaient des privilèges de calme, de bonheur, [...]. »

 

À propos du temps

 

« J’ai souvent soutenu qu’un des motifs les plus forts de gâtisme des écrivains, c’est de gérer leurs succès passés au lieu de penser à l’avenir. Et parler de ses livres est quelques fois très inquiétant, parce que c’est autant d’énergie qui est dissipée. Il vaudrait mieux se taire et garder toute l’énergie pour les livres à faire. »

 

À propos de l’échec

 

« Toute vie... toute vie est un échec. Et, en même temps, il faut aimer cet échec. Ah, il y a la formule de Malraux qui est très belle : "Une vie ne vaut rien, mais rien ne vaut une vie." Et Une fête en larmes, c’est ça. Quel échec notre vie ! Quel échec le monde ! Quel échec le siècle que nous avons vécu ! Trois cent millions de morts par violence, le sida, le cancer, le chômage, la Shoah, les camps de concentration, les manipulations génétiques, quelle horreur ! Mais quelle horreur. Et en même temps, il faut être heureux. »