Mais les vacances ne représentaient que quelques semaines par année. Les autres mois se déroulaient à Paris, où la réalité sociale rattrapait la jeune fille.
« L’appartement familial où se pratiquait joyeusement le matriarcat, et la parfaite considération de mon père pour sa femme, ses filles et la gent féminine en général, m’avait mal préparée à l’énormité tranquille de la misogynie que j’allais découvrir dans le monde extérieur. » [1]
Ce passage difficile ouvrit également les yeux de Groult sur une grande évidence : l’absence des femmes dans l’Église catholique. Cela révolta la future écrivaine féministe.
« Un prêtre venait nous dire la messe chaque matin à l’institut Sainte-Clotilde, mais il se faisait accompagner par ses enfants de chœur, comme si, parmi les centaines de petites filles agenouillées devant lui, aucune n’était jugée digne de servir la messe. La présence de ces galopins vêtus de rouge et appelés à des fonctions qui nous paraissaient prestigieuses, face au troupeau bêlant des « pisseuses » que nous étions à leurs yeux, m’a peut-être plus sûrement préparée au féminisme que bien des discours. » [2]
« Il me monte une énorme révolte lorsque je vois la façon subtile de nous écarter de l’Église catholique, qui nous offre en vénération la Vierge Marie. Mais qui peut être la Vierge Marie ? Si on a un enfant, on est tout de suite exclue car on a pêché, on n’est plus immaculée. Le fait qu’il n’y ait pas de femme prêtre, ça me rend anti-religieuse ; que l’Église n’ait pas reconnu que nous avions des âmes aussi pures et aussi divines que les hommes et croie que nous ne sommes pas dignes de donner les sacrements, cela m’apparaît tellement effrayant que j’ai envie de tuer. » [3]
Élevée dans un milieu privilégié, Benoîte Groult recevra une excellente éducation, qui lui valut de nombreux diplômes et beaucoup de compétences en grec, latin, philosophie, anglais, biologie, etc. En 1940, Benoîte Groult possédait donc une licence ès lettres, et enseignait le latin et l’anglais.
« À 20 ans, j’étais professeur de latin, je n’avais pas le droit de vote, je ne me suis pas révoltée, je ne suis pas descendue dans la rue. On était écrasés par notre incapacité, on a fini par y croire. On était des jeunes filles rangées. J’ai fait une licence de lettres parce que ça allait pour une jeune fille, mais j’aurais voulu faire ma médecine. » [4]
Il n’y aura pas de médecine pour Benoîte Groult, d’autant plus que c’est aussi l’époque de l’occupation allemande qui jetait soudainement une chape de plomb sur la France. Benoîte Groult et sa famille passèrent ces années difficiles à survivre, en négociant continuellement le ravitaillement, les coupures de courant, le couvre-feu, et la peur. Comme tout le monde.
Durant toute leur jeunesse, et plus particulièrement durant la période 1939-1945, la mère de Benoîte et de Flora obligea ses filles à rédiger leurs journaux intimes, chroniques qu’elle n’hésitait pas à lire par ailleurs ! Des années après la Seconde guerre mondiale, les deux sœurs retrouvèrent leurs manuscrits, et elles décidèrent de publier ces chroniques. C’est ainsi qu’en 1962, Benoîte et Flora publièrent le Journal à quatre mains, une première pour chacune d’elle. Toute la guerre y est racontée, et offre un aperçu des comportements des jeunes filles à cette époque.
Mais revenons à la Benoîte Groult des années 1940. L’enseignement ne satisfaisait pas la jeune femme, et elle estimait que cette profession était sans avenir. À la Libération, un résistant important, ami de la famille Groult de surcroit, lui proposa d’entrer à la Radio française. Et c’est ainsi que Benoîte Groult devint secrétaire en novembre 1944 de Jean Marin, l’homme qui avait mis sur pied « Les Français parlent aux français » à la BBC lors de la guerre. Par la suite, Groult rédigera des bulletins d’information diffusés sur Paris-Inter, et s’occupera des chroniques cinéma.
Mais l’historique Libération de 1944 représenta aussi pour Benoîte Groult une tout autre libération.
« C’est la Libération qui est venue à mon secours : la présence américaine à Paris, le droit de sourire dans la rue à des militaires, l’explosion de joie après cinq ans sous la botte. J’ai alors vécu six mois de folle vie. Ce que j’aurais dû apprendre à dix-huit ans, je l’ai dévoré en accéléré à vingt-cinq ! On apprend très vite à cet âge, quand on n’est plus encombré par les parents, la morale et les illusions. Pendant cette période, je suis devenue vraiment une autre, ce qui m’a permis de découvrir qu’on n’était pas tout d’une pièce, comme je le pensais, qu’on portait en soi des personnages tout à fait imprévus, surprenants et ... délicieux à fréquenter parfois ! Mes apprentissages américains ont constitué une cure de jouvence. » [5]
Notes:[1] Mon évasion, p. 40
[2] Mon évasion, p. 31
[3] Châtelaine, juin 1983
[4] La Presse, 26 avril 1994
[5] Mon évasion, p.97
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