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Y a-t-il quelqu’un à l’écoute ?

Par André Royer

Mille neuf cent soixante-quatre fut une année fort importante pour Michel Tremblay. Il remporta cette année-là le Premier prix du Concours des jeunes auteurs de Radio-Canada pour sa pièce en un acte intitulé Le Train. Il commençait ainsi à se faire un nom. Autre évènement capital en cette année 64, le jeune auteur rencontra André Brassard, qui deviendra le metteur en scène de la plupart de ses pièces. Ce duo artistique formidable allait bientôt donner naissance à une œuvre fondamentale, car Tremblay compléta en 1965 l’écriture de sa pièce Les Belles-Sœurs. Pièce qui ne sera finalement créée sur la scène du Théâtre du Rideau-Vert que le 28 août 1968, après plusieurs tentatives infructueuses.

Avec Les Belles-Sœurs, Tremblay quittait le royaume du fantastique et revenait à du très concret, soit l’univers de son enfance, celui de l’est de la ville, et dans un monde de femmes. Des femmes aux vies souvent très difficiles, et dont l’horizon semble complètement bloqué.

« Jusqu’à l’âge de vingt-trois ans, j’écrivais ce que j’appelle une espèce de sous-littérature française, c’est-à-dire que j’écrivais comme on m’avait dit qu’il fallait écrire. Mais dès que j’ai commencé à écrire en québécois, à décrire le milieu d’où je venais, j’ai écrit sur et par les femmes. Les premiers êtres humains dont j’ai entendu parler, que j’ai observés - parce que je suis venu au monde avec un don d’observation, ça, ce n’est pas de ma faute - c’était des femmes parlant de leur mari, parlant de leurs problèmes ou de la société. C’était tout à fait naturel que je me sente plus près des femmes. » [1]

« J’ai passé une adolescence d’écrivain anormal, en ce sens que, jusqu’à 23 ans, jusqu’aux Belles-Sœurs, j’écrivais des choses qui se passaient partout, sauf ici, par une espèce d’auto-colonialisme. Et j’ai découvert tard qu’il fallait que je parle de Montréal, ça s’est fait avec les Belles-Sœurs. » [2]

Tremblay a créé, surtout dans son Cycle des Belles-Sœurs (1965-1977), des personnages de femmes frustrées, enragées même, qui voulaient se sortir de leurs conditions sociales et économiques, mais qui n’en avaient pas les moyens. Albertine est probablement le meilleur exemple de cette situation sans issue, et assurément le cas le plus tragique. Avec sa pièce Albertine, en cinq temps (1984), Michel Tremblay explorait avec brio ce tunnel sans issue, qui menait une femme au désespoir. Bien que la fin de la pièce laisse entrevoir un peu de lumière.

« Albertine à 30 ans : Madeleine, j’ai en dedans de moi une force tellement grande ! Une... J’ai une puissance, en dedans de moi, Madeleine, qui me fait peur ! Pour détruire. Je l’ai pas voulue. Est là. Peut-être que si j’avais été moins malheureuse j’aurais fini par l’oublier ou la dompter... mais y’a des fois... y’a des fois oùsque j’sens une... rage, c’est de la rage, Madeleine, de la rage ! Chus t’une enragée ! R’garde... la grandeur du ciel... Ben la grandeur de c’te ciel-là arriverait pas à contenir ma rage, Madeleine ! Si j’explosais, Madeleine... Mais j’exploserai jamais... À c’t’heure, j’sais que j’exploserai jamais... C’que j’ai faite à Thérèse m’a trop fait peur ! » [3]

Au-delà du personnage tragique d’Albertine, Tremblay a donc mis en scène, dans ses pièces et ses romans, des femmes aux horizons bloqués. Des femmes qui possèdent bien peu de choix. Voici comment le personnage de Ti-Lou, la louve d’Ottawa, décrit cette réalité à la jeune Nana dans La Traversés du continent :

« En grandissant, tu vas te rendre compte qu’on vit dans un monde fait par les hommes, pour les hommes... pis souvent contre les femmes... C’est comme ça depuis la nuit des temps, on peut rien y changer, pis celles qui essayent de changer quequ’chose font rire d’elles... Elles ont beau se promener dans les rues avec des banderoles pour exiger le droit de vote, par exemple, tout le monde rit d’elles... même les autres femmes... Tu comprends, on a juste trois choix, nous autres : la vieille fille ou ben la religieuse - pour moi c’est la même chose - , la mère de famille, pis la guidoune. J’te dis pas que c’est des mauvais choix, j’te dis seulement qu’on en a pas plus que trois. Le reste leur appartient à eux autres. Les hommes. » [4]

Mais au fils des ans, des pièces et des romans, certains autres personnages féminins de l’univers de Michel Tremblay réussissent à surmonter les problèmes de communication de leurs consœurs et réussissent à s’en sortir : Nana est ouverte, elle discute, elle est aimante. Quant à Céline Poulin, héroïne de la trilogie des Cahiers de Céline, elle s’exprime en écrivant ses cahiers noir, rouge et bleu.

Car, oui, l’univers de Michel Tremblay en est un où l’incommunicabilité semble régner. La plupart des personnages sont fortes en gueule, plusieurs ont la réplique facile, mais la communication se fait souvent à sens unique. Ce manque de communication est inscrit profondément dans les souvenirs de Tremblay.

« I really think a person becomes an artist and a writer in particular, when there is a communication problem in the family. There were so many things I couldn’t tell my mother, father, brothers. And talent comes from suffering, or something missing in childhood. » [5]

« Toutes mes premières pièces sont des pièces sur l’incommunicabilité. Les quinze femmes, les belles-sœurs, si elles s’étaient parlé, elles auraient fait une révolution. Ce qui fait que la révolution avorte, c’est que quand elles ont besoin de dire quelque chose, elles viennent dans un spot le dire au public au lieu de dire à leurs voisines « On se met-tu ensemble pis qu’on casse la baraque. » Ce sont toutes des individus qui essaient de s’en sortir. » [6]

Mais le thème de l’incommunicabilité ne se limite pas seulement aux premières pièces. Même dans ses romans les plus récents, ce thème n’est jamais loin. Pour preuve, cette description de la réaction des parents de Régina Desrosiers lorsqu’ils constatent de visu les indéniables talents de pianiste de leur fille :

« Placides eux-mêmes, n’ayant jamais rien connu qui puisse s’approcher d’une passion incontrôlable, jamais ils n’auraient pu imaginer une telle flamme chez un de leurs enfants, et ils crurent un moment que leurs sens les trompaient, que ce n’était pas Régina-Coeli qui jouait, leur fille si quelconque qui ne s’était jamais distinguée en quoi que ce soit d’autre que la cuisine et le ménage, mais quelqu’un, une élève ou une religieuse musicienne, caché dans une pièce voisine. Ils durent pourtant se rendre à l’évidence et écoutèrent le morceau jusqu’au bout. Ils voyaient leur fille pour la première fois de leur vie et restaient rivés à leurs chaises, les yeux ronds, les bras croisés sur la poitrine. Furent-ils touchés ou troublés, vécurent-ils ce moment comme une révélation après des années d’aveuglement volontaire ? Régina ne le sut jamais. »  [7]

Chose certaine, si les personnages de Tremblay ne communiquent pas bien entre eux, et surtout entre elles, ce n’est pas le cas de l’écrivain avec le public. Car il a su établir une ligne de communication basée sur une langue vivante, en laquelle la plupart des québécois se reconnaissaient.

Notes:

[1] Lettres québécoises, automne 1981

[2] Le Devoir, 14 novembre 1987

[3] Albertine, en cinq temps, p. 52-53

[4] La Traversée du continent, p. 250

[5] Saturday Night, juin 1988

[6] Lettres québécoises, automne 1981

[7] La Traversée du continent, p. 112



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