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Un jardin d’enfance inépuisable

Par André Royer

Michel Tremblay est né le 25 juin 1942, au Québec. À Montréal plus précisément. Dans le quartier du Plateau Mont-Royal. Et de façon encore plus précise au 4690 de la rue Fabre. Une rue bien modeste, mais qui connaîtra une grande renommée grâce à l’écrivain montréalais.

Alors que le jeune garçon était âgé de neuf ans, ses parents Armand Tremblay et Rhéauna Rathier déménagèrent la famille non loin de là, dans un logement situé au coin des rues Cartier et Mont-Royal. Puis, en 1963, alors que Michel Tremblay avait 21 ans, il accompagna sa famille vers un nouvel appartement situé sur la rue De Lorimier, coin Masson, et il y restera jusqu’en 1968. Toute la jeunesse et l’adolescence, heureuses par ailleurs, de Michel Tremblay se sont donc déroulées dans ce quartier de l’est de la ville, qui lui fournira la matière première de son inspiration.

« C’est un quartier inépuisable. On dit toujours qu’on est éternellement l’enfant qu’on a été. Dans mon cas c’est évident parce que je gagne ma vie avec mon enfance. Je gagne ma vie avec ce qui s’est passé lorsque j’étais enfant, ce que j’ai cru comprendre du monde. »  [1]

« J’ai vraiment l’impression, après avoir essayé toutes sortes d’affaires, que je suis né pour perpétuer une rue. On ne m’a jamais entendu dire que je décrivais le Québec. J’ai souvent dit que je ne suis pas un pays ; même pas une province, même pas une ville, même pas un quartier, mais une rue. Je l’ai dit souvent et je le pense encore. »  [2]

« À cette époque-là (la rue Fabre), Montréal était divisé en quartiers beaucoup plus que maintenant. Comme un quadrillé. J’ai jamais su qu’il y avait des Anglais dans mon bout, alors que Maureen Forrester vivait dans la même rue que moi, plus haut que Gilford. Dans mon coin, on était relativement choyés, le Plateau c’était pas la grande pauvreté, qui se trouvait dans le faubourg à m’lasse puis la rue Ontario en bas du parc Lafontaine. »  [3]

À la naissance du plus jeune rejeton de la famille Tremblay, en plein milieu de la Seconde Guerre mondiale, les familles du Plateau Mont-Royal n’étaient pas nécessairement très pauvres, mais la situation y était néanmoins difficile. Pour déjouer une réalité socio-économique précaire, la famille Tremblay décida de se serrer les coudes. Résultat ? Une situation familiale de légende : trois familles totalisant 12 personnes et s’entassant dans un logement de sept pièces.

La vie de l’enfant et de l’adolescent Tremblay peut facilement s’imaginer lorsqu’on lit son œuvre. Garçon intelligent, curieux, élève brillant, Tremblay réussit à acquérir, malgré la pauvreté ambiante, un solide bagage culturel. Il apprit un peu de latin, de grec, lut beaucoup, dont quelques classiques grecs. Au début de la décennie 1990, Michel Tremblay se mit à l’écriture de récits autobiographiques, qui racontent justement sa découverte de la vie à travers la culture, soit le cinéma, la littérature et le théâtre. C’est ainsi qu’avec Les vues animées, Douze coups de théâtre, ainsi que Un ange cornu avec des ailes de tôle, nous sommes à même de revivre l’enfance de l’écrivain et sa construction culturelle.

Mais revenons à la maison des Tremblay à l’époque de la rue Fabre. Dans cet espace restreint, on retrouvait quelques autres hommes, dont le père et les frères du futur écrivain. Mais le jeune Tremblay vivra, autant à la maison que dans le voisinage d’ailleurs, entouré de femmes. Il dira même qu’il fut élevé par six femmes. Les femmes de sa jeunesse auront d’ailleurs une influence déterminante, non seulement sur sa vie, mais aussi et surtout sur son œuvre. Parmi ces femmes désormais bien connues, notons sa mère Rhéauna, sa tante Robertine, ainsi que sa grand-mère, qui avaient décidé de vivre ensemble afin de joindre plus facilement les deux bouts. N’oublions pas non plus sa cousine Hélène, qui travaillera comme waitress au French Casino, alors situé sur le Boulevard Saint-Laurent, la fameuse Main.

Tout comme dans le roman et la pièce Bonbons assortis, le jeune Michel passera de longues heures sous la table de la cuisine à écouter et à écornifler les discussions et les potinages des femmes de la maison familiale.

« Albertine : On a même pas de quoi faire semblant qu’on est pauvres, Jésus-Christ ! Nana : Sacre pas comme ça, le petit est en dessous de la table ! Albertine : Si y’a droit de renifler mes jarrets, je vois pas pourquoi y’aurait pas droit de m’entendre sacrer ! Nana : Y renifle pas tes jarrets ! Albertine : C’est quoi qui m’a frôlée, tout à l’heure, d’abord ? Un fantôme ? Un rat ? Y va finir renifleux de caneçons, c’t’enfant-là, c’est moi qui vous le dit ! »  [4]

« Ma première vision du monde, c’est celle de ces femmes qui oubliaient que j’étais là et qui disaient des choses qu’elles n’auraient jamais dites si elles avaient su que j’écoutais. »  [5]

Cette habitude du jeune Tremblay de scruter sa famille, et qui en fera ultimement un observateur hors-pair, non seulement de sa parenté, mais également de la société, ne sera pas nécessairement du goût de tout le monde. Car ce qu’il en retiendra et qu’il coucha par la suite sur le papier pour en faire ses pièces ou ses romans, heurta certains membres de sa propre famille.

Que sa création soit tirée directement de la réalité ou de son imagination fertile, voilà qui est fort intrigant pour le lecteur. Et pour Michel Tremblay, cela représenta une forme de dilemme, auquel il s’attaqua de front en écrivant la brillante pièce Le vrai monde ?, en 1987.

Dans cette fameuse pièce, dont l’action se déroule dans un appartement du Plateau Mont-Royal à l’été 1965, (soit l’année d’écriture des Belles-Sœurs) un jeune écrivain de 23 ans (donc né en 1942 tout comme Tremblay) travaillant dans une imprimerie (autre coïncidence), présente sa première pièce de théâtre à ses parents. Largement inspirée par la famille et les souvenirs de l’écrivain prénommé Claude, cette première pièce choque les parents. Le personnage de Claude se justifie ainsi auprès de sa mère de ces emprunts :

« J’ai toujours eu une grande facilité... à me glisser à l’intérieur des autres. À les... sentir. J’fais ça depuis toujours. Vous autres, vous appelez ça de l’espionnage... Moi, j’appelle ça vivre. Quand j’étais dans mon coin à vous regarder faire, à vous écouter parler, j’vivais intensément tout ce qui se faisait, pis tout ce qui se disait, ici. Je le gardais en mémoire, j’me le récitais, après, j’y ajoutais des choses... je... je... c’est vrai que je corrigeais, après, ce qui s’était passé... J’devenais chacun de vous autres, j’me glissais dans chacun de vous autres, pis j’essayais de comprendre... comment c’était fait, à l’intérieur des autres... en interprétant, en changeant des fois ce qui s’était passé... parce que des fois ce qui s’était passé était pas mal révélateur... C’est encore ça que je fais... J’essaye... j’essaye de trouver un sens à ce qui se passe à l’intérieur des autres... »  [6]

Le petit dernier de la famille Tremblay fut choyé, cajolé par les autres membres de sa famille, justement. Paradoxalement, son univers théâtral et romanesque repose bien souvent sur des familles dysfonctionnelles, vivant des conflits, des affrontements. La structure familiale a ainsi permis à Tremblay d’ébaucher et d’écrire des drames terribles.

« Je déteste la famille mais j’adore chacun de ses membres. »  [7]

Les membres de sa propre famille, et tout particulièrement les femmes, fourniront des personnages d’anthologie pour l’œuvre de Michel Tremblay. Le personnage d’Albertine, par exemple, sera largement inspiré par sa véritable tante et marraine Robertine.

« Of course I feel guilty ! I’ve made a fortune writing about the misery of a poor woman (Robertine) whose life was terrible. What right did I have to do that ? What right does any writer have ? »  [8]

Dépeinte comme une enragée, aux prises avec deux enfants difficiles aux destins tragiques (Thérèse et Marcel), on peut comprendre que Tremblay redoutait la réaction de sa tante à ces emprunts cruels, et tout particulièrement après la télédiffusion de En pièces détachées en 1971. Et pourtant, cette tante qui avait connu une vie difficile donna une forme de bénédiction à Tremblay en lui confiant ceci :

« Toute ma vie, je me suis confessée à des curés qui ne me comprenaient pas, mais tout ce temps-là, j’avais à côté de moi un neveu qui me comprenait. »  [9]

Pour Michel Tremblay, cet aveu de sa tante représente un des plus beaux compliments qui soit. Sa cousine Hélène, sera également une source d’inspiration importante pour l’écrivain. Femme qui refusait de vivre une vie conventionnelle dans le Québec des années 1950 et 1960, elle connaîtra elle aussi une vie difficile, que nous pouvons suivre tout au long des pièces et romans à travers le personnage extrêmement important de Thérèse. Voici d’ailleurs, ce que Tremblay écrivait en exergue du roman La grosse femme d’à côté est enceinte :

« À Hélène qui s’est révoltée vingt ans avant tout le monde et qui en a subi les conséquences. »

Il ne faut pas non plus minimiser l’attachement de Tremblay pour son père. Si l’omniprésence féminine nourrira son œuvre, l’amour pour son père expliquera en partie sa vocation d’écrivain.

« J’avais une admiration extraordinaire pour mon père, qui était ouvrier imprimeur spécialisé dans la couleur. C’était un artisan remarquable, et il me comprenait sans paroles, ça allait de soi, puisqu’il était sourd. C’est par amour pour mon père que, quelques années plus tard, j’ai renoncé à la chance qu’on me donnait, de faire des études classiques comme les fils de riches (j’en parle dans Vues animées, Douze coups de théâtre et Un ange cornu avec des ailes de tôle, quand j’évoque mon adolescence). On avait choisi les trente et un élèves les plus brillants du Québec venant de milieux ouvriers, et on leur offrait de les former gratuitement pendant quatre ans. On nous avait réunis dans le ghetto d’une même classe (c’était des jésuites qui enseignaient) et on nous a tout de suite fait comprendre qu’il fallait changer de camp. J’avais l’impression qu’on me demandait de renier mon père. Au bout de six mois, j’ai préféré retourner à la petite école, de sorte que j’ai été considéré comme un renégat, non seulement par les curés, mais par ma famille. Je ne pouvais pas dire à mon père : « Je refuse parce qu’on te méprise. » Ce qui a fait de moi un adolescent un peu torturé, c’est d’être obligé de garder ça pour moi. C’est une des premières raisons qui m’ont fait écrire. »  [10]

Notes:

[1] Tremblay visite les lieux de son enfance, Archives de la Société Radio-Canada, 2 octobre 1991

[2] L’actualité, avril 1980

[3] Le Devoir, 14 novembre 1987

[4] « Bonbons assortis au théâtre », tiré de Théâtre de Michel Tremblay II, p. 505

[5] L’actualité, 15 mai 1992

[6] Le vrai monde ?, p.46

[7] Le Devoir, 10 novembre 2007

[8] Saturday Night, juin 1988

[9] Le Devoir, 10 novembre 2007

[10] Magazine littéraire, décembre 2002



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