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Rencontre avec les grands maîtres

Par André Royer

En 1952, Botero arrive en Espagne, alors dirigée d’une main de fer par le général Franco. Il s’inscrit à l’Académie des beaux-arts de San Fernando, et passe beaucoup de temps dans les salles d’exposition du Musée du Prado, à Madrid. Il passera des heures à contempler et à étudier les œuvres de Francisco Goya (1746-1828) et de Diego Vélasquez (1599-1660), deux influences majeures et essentielles dans sa vie. Pour gagner sa vie, l’étudiant reproduit les œuvres des grands maîtres et les vend ensuite aux touristes. Cet exercice qui revisite les peintres anciens lui sera non seulement fort utile techniquement, mais cela l’aidera, dix ans plus tard, à établir son nom sur la scène artistique. Nous y reviendrons.

Après ce stage espagnol, Botero effectue un séjour à Paris en 1953, où il approfondit sa connaissance des grands maîtres de la peinture, car la peinture moderne le déçoit et l’intéresse assez peu. Puis, il étudie deux années à l’Académie San Marco à Florence. Ce séjour en ce haut lieu de la Renaissance italienne est un puissant stimulant et une source importante d’inspiration pour le peintre. Il visitera en profondeur la Toscane, inspectant les églises et les cloîtres de la région, admirant les fresques, se laissant imprégner par cette riche culture, tout comme il l’avait fait durant sa jeunesse à Medellín

Botero continue donc à accumuler les influences. Il étudie, entre autres, les œuvres de Giotto (1267-1337) et d’Andrea del Castagno (1421-1457). Mais il est surtout marqué par deux peintres de la Renaissance, à savoir Piero della Francesca (1420-1492) et Paolo Ucello (1397-1475).

« Chez Piero della Francesca, j’ai saisi l’impression de calme. Il s’agit d’une certaine solennité que l’on peut observer également dans l’art égyptien et qui m’a toujours touché. Il y a tellement de sous-entendus dans le mouvement figé ! » [1]

Notons également que Botero est ébloui par la fameuse fresque de Masaccio (1401-1428) que l’on retrouve dans la chapelle Brancacci de l’église Santa Maria del Carmine à Florence. Le peintre a d’ailleurs repris, en 1989, la fameuse scène de l’expulsion d’Adam et Ève du Paradis, mais à sa façon bien particulière.

Botero est toujours impressionné par ces grands artistes italiens, et particulièrement par les créateurs de fresques. Il estime en effet que c’est une technique très difficile, exigeant une grande maîtrise et une discipline de fer, et qui doit être exécutée sur une matière extraordinairement noble. L’artiste aime comparer les grandes fresques à la musique symphonique. Il s’adonnera lui-même à cette technique à quelques occasions.

Botero est aussi épaté par les talents de coloristes de ses illustres prédécesseurs. Il sera dès lors attiré par les tons et les couleurs vives qui caractériseront ses œuvres. C’est ainsi qu’il privilégiera tout au long de sa carrière une palette réduite de couleurs traditionnelles : bleu de cobalt, jaune, rouge et vert.

En 1955, après avoir fait le plein d’études, de découvertes et d’influences, Botero retourne dans son pays natal. Il fait ainsi le bilan de sa formation :

« I gradually acquired a greater clarity about what the space and the volume were trying to tell me. It heightened my desire for the enormous, the strong and the monumental. » [2]

Dès son retour, le jeune peintre présente vingt nouvelles œuvres qui, contrairement à ses premières toiles, sont mal reçues. On critique sa peinture, la qualifiant de trop intellectuelle. Quelque peu désorienté par cet échec, Botero s’installe à Mexico en 1956. C’est dans ce pays des grands muralistes, où la culture populaire est très riche, que Botero trouvera finalement son style artistique si particulier. Nous pouvons d’ailleurs situer assez précisément le moment où l’art de Botero prend un tournant fondamental. L’évènement est relaté par John Sillevis, expert mondial de l’œuvre du peintre, dans son analyse tirée du catalogue de l’exposition L’univers baroque de Fernando Botero :

« En 1956, Botero est à Mexico. Il dessine une mandoline et découvre soudain qu’en réduisant la rosace au centre de l’instrument, il modifie du coup les proportions et le volume de la mandoline, qui devient énorme. C’est le choc. Il sait dès lors ce qu’il va faire : tout grossir ce qu’il dessine ou peint à la manière baroque et donner ainsi une expression de somptuosité et de sensualité, non seulement aux personnages mais également aux éléments des natures mortes, fruits ou mandoline. Il exécutera plus de trente peintures de cette manière, devenant le Botero que nous connaissons aujourd’hui. » [3]

À cette époque, Mexico est une véritable capitale culturelle pour les Latino-Américains. De nombreux artistes habitent cette immense ville qui compte aussi plusieurs galeries d’art. Le galeriste Antonio Souza est impressionné par les toiles de Botero et il fait tout pour le faire connaître, autant au Mexique qu’à l’étranger. C’est ainsi que Botero commence à être reconnu comme un des peintres les plus talentueux de son pays. Il y revient justement en 1958, afin d’enseigner la peinture à l’Académie des beaux-arts de l’Université nationale de Bogotá. Il peint alors beaucoup, mettant en application son nouveau style qui fera ultérieurement sa renommée. Son tableau le plus marquant de cette époque est sûrement L’apothéose de Ramon Hoyos, peint en 1959, et représentant un coureur cycliste. Sa notoriété s’amplifie davantage alors qu’il illustre le texte La sieste du mardi de l’écrivain Gabriel Garcia Marquez (1928-) destiné au principal quotidien du pays.

Bref, à partir du moment charnière que représente la création du tableau Nature morte à la mandoline, Fernando Botero deviendra une figure marquante de l’art figuratif en Amérique latine, puis au plan mondial, durant les décennies qui suivront.

Notes:

[1] Fernando Botero, 2003, p. 18

[2] Botero in the Museo Nacional de Colombia, p. 110

[3] L’univers baroque de Fernando Botero, p. 11



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