Comment Bilal travaille-t-il ? L’artiste débute ses journées par la lecture des journaux. L’actualité, voilà une de ses sources d’inspiration. Quant à sa méthode de travail, elle a évolué au fil des ans. Bien sûr, Bilal est un dessinateur solitaire. Mais il ne correspond pas nécessairement au stéréotype du dessinateur collé à sa planche à dessin. Il aime modifier sa façon de dessiner. Il aime expérimenter.
À l’époque de sa collaboration avec Pierre Christin, il a notamment adopté une façon bien particulière de travailler. Au cours des années 1970 et 1980, les deux collaborateurs voyagent beaucoup et se rendent dans plusieurs capitales et grandes villes, comme New York, Los Angeles, Londres, Berlin, Moscou, Le Caire. Sur place, ils prennent beaucoup de photos. Ils visitent des usines, rencontrent des travailleurs. Ils font du repérage, colligent de l’information et développent ainsi une approche quasi journalistique. Puis ils passent du terrain à la planche à dessin. Cela donne, entre autres, les grands albums Les phalanges de l’Ordre noir (1979) et Partie de chasse (1983)
Pour l’album Los Angeles - L’étoile oubliée de Laurie Bloom (1984), le concept a été poussé plus loin. Les deux amis ont passé un mois à traîner dans la ville californienne, séjournant dans des motels et roulant sur les innombrables autoroutes. Une vraie virée américaine, doublée d’une bonne récolte photographique. Mais le dessinateur ne veut plus se contenter de chercher l’inspiration du côté des photos. Il veut les intégrer dans son œuvre. Rappelons que l’année précédente, soit en 1983, Bilal avait travaillé avec la technique de peinture sur verre pour le film La vie est un roman de Resnais. Alors que dans le cadre de ce projet cinématographique, il rajoutait le décor aux personnages du film, le dessinateur de bandes dessinées veut maintenant rajouter ses propres personnages aux décors qu’il a photographiés à Los Angeles.
Il retravaille donc les photos noir et blanc prises sur les lieux de voyage. Puis il intègre des personnages qui pourraient déclencher une histoire dans l’esprit de Pierre Christin. Donc, la mécanique classique est inversée. C’est le dessinateur qui parle le premier, et non plus le scénariste.
Cet album du duo est véritablement fascinant. Les lecteurs se promènent en Pontiac, à l’écoute de divers postes de radio, à la recherche d’une mystérieuse ex-vedette de cinéma. Nous sommes au cœur d’une véritable enquête, avec de nombreuses entrevues et des personnages issus de la faune de Los Angeles. C’est le premier volume que l’on peut qualifier de « journalistique ». Et il annonçait un autre album journalistique, tout aussi étonnant : Cœurs sanglants et autres faits divers (1989). Pour bâtir cette œuvre, Bilal a accumulé une énorme documentation. Et sur ses photos, il a encore peint des personnages. Ce sont carrément des photos repeintes. Cet album, qui ne s’inscrit pas dans la bande dessinée traditionnelle, nous transporte vers diverses villes du monde, telles que Le Caire, Belgrade, Hua Hin ou Lisbonne. Rédigé sous forme de revue de presse, les auteurs nous présentent une série de faits divers mystérieux, violents ou même sanglants, et qui mènent à une conclusion étonnante. La violence urbaine est ici un thème central.
À force de voyager et de visiter les grandes métropoles, Bilal en vient à faire des villes, ou plutôt de « la ville », un personnage essentiel de ses albums. Que ce soit Berlin, Londres, Los Angeles, Barcelone, Paris ou l’imaginaire Équateur-City de l’album Froid Équateur, la ville crée un climat unique, elle devient la base de l’univers de Bilal. Souvent en décrépitude, ces villes sont le théâtre de conflits de toutes sortes. Que ce soit Londres avec les conflits « zuben-ubiennes », ou même la Sniper Alley Two de Sarajevo, issue d’un autre conflit qui se déroula en 2012 ! Et les habitants de ces villes sont des personnages qui portent les stigmates du temps : ils offrent un aperçu de ce que pourraient devenir, dans quelques décennies, nos grands centres urbains. Ses dessins des villes ravagées, balafrées, lui sont inspirés de son enfance à Belgrade ou de villes d’Europe de l’Est aux lendemains de la guerre. Souvenirs de jeunesse, sans doute. Exercice de mémoire aussi.
Pour ses plus récents albums, Bilal s’éloigne encore une fois de la façon habituelle de dessiner la bande dessinée :
« La technique traditionnelle, les bulles, les onomatopées, ne convenaient pas. J’ai pris la liberté de peindre, case par case, debout, sur de grandes feuilles blanches, en remplaçant la gouache et l’encre de Chine par l’acrylique et le pastel, ce qui donne moins de précision dans le trait mais un fini plus pictural. Ensuite j’ai assemblé, rajouté et intercalé le texte par ordinateur. J’ai monté les pages, un peu comme un monte un film. L’avantage en travaillant seul, c’est justement que l’on peut facilement faire des allers et retours entre l’ordinateur et la table à dessin. » [1]
« Depuis Le sommeil du monstre, j’ai changé de méthode de travail : je peins chaque case séparément, en grand format et sans texte. C’est une pièce de narration qui peut être déplacée. » [2]
Est-ce qu’il se sent isolé dans son travail de créateur ? Est-ce une activité solitaire qui le mine ?
« En concevant seul mes albums, j’apparais peut-être replié sur mon univers mais c’est une solitude relative. Ce qui me plaît, c’est d’avoir plusieurs projets en cours, plusieurs livres en chantier, un film, une exposition, qui impliquent de travailler avec d’autres gens. » [3]
Notes:[1] Livre Hebdo, 28 avril 2006
[2] Le monde, Sélection hebdomadaire, 4 février 2006
[3] Livre Hebdo, 28 avril 2006
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