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Le cinéma

Par André Royer

François Girard commence à se faire un nom. Sa renommée déborde les frontières de Montréal et du Québec. Un producteur de Toronto, Niv Fichman, qui est à la tête de la maison de production Rhombus Media, a remarqué quelques vidéos de Girard. Il aime beaucoup ce qu’il fait. En 1989, il propose donc à Girard de réaliser un moyen métrage qui serait l’adaptation de la pièce Le dortoir. C’est le début d’une longue et fructueuse collaboration entre Fichman et Girard. L’œuvre de Gilles Maheu et de la troupe Carbone 14 avait connu un grand succès théâtral lors de sa création. L’adaptation sera couronnée par 16 prix au Canada, aux États-Unis, en France, en Belgique et en Italie.

Parallèlement, Girard mène finalement à terme le projet qu’il pilote depuis quatre ans : son premier long métrage intitulé Cargo. En plus de devoir relever les défis techniques posés par le tournage, le créateur continue son apprentissage sur un point vital pour un cinéaste : la relation avec les comédiens.

« Cargo est un film très découpé, avec une proposition stylistique claire, qui était présente dès l’écriture du scénario, et de nombreux aspects techniques très poussés, comme la tempête. Mais comme le film était extrêmement préparé de ce côté-là, et que je pouvais arriver sur le plateau en sachant comment tourner tel ou tel plan, je pouvais être attentif à la part de vie qui se produit inévitablement sur le tournage. Cargo m’a enseigné que, sans les personnages, le cinéma n’existe pas. Si au montage on a encore le sentiment que le personnage respire, qu’on lui a donné des couleurs et des nuances, ce sera toujours plus important que de savoir qu’on a bien découpé le film. » [1]

Par l’entremise d’une relation difficile entre un père et sa fille, le film aborde le thème de la mort. Un sujet difficile que Girard avait déjà traité avec sa production Mourir, en 1988.

« C’est un thème qui m’intéresse, parce que vie et mort sont liées. Mourir abordait le côté vraiment sombre de la mort. Cargo contient plutôt une proposition lumineuse, pure, éthérée. De toute façon, c’est plutôt un avantage d’être jeune pour regarder la mort sereinement. Et puis c’est un sujet complètement évacué par la télévision et les médias. Mourir était en réaction à cela. Enfin, la mort est un thème extrêmement riche, en même temps que délicat à traiter, qui permet toutes sortes d’explorations, du côté de l’onirisme en particulier, dimension dont je ne peux me passer dans mon travail. » [2]

Est-ce que ce thème était trop lourd ? Est-ce un sujet tabou ? Est-ce que Girard a réussi à bien rendre son sujet ? Toujours est-il que le film n’a pas obtenu un grand succès. Et les critiques sont très sévères pour ce premier long métrage. Pour un jeune créateur tel que Girard, qui avait déjà raflé plusieurs prix, l’épisode fut sûrement difficile. Mais notre homme n’est manifestement pas un lâcheur. Il va rebondir, et de brillante façon !

Lors du tournage de la pièce Le dortoir, une belle chimie s’était créée entre Girard et les membres de Carbone 14. Le directeur artistique et scénographe Gilles Maheu propose au cinéaste de travailler à une nouvelle pièce avec la troupe montréalaise. Girard songe alors à mettre en scène les échanges épistolaires du légendaire pianiste torontois Glenn Gould. Mais le projet est trop complexe pour le théâtre. Le cinéma s’y prête beaucoup mieux. Et, étrange coïncidence, le producteur Niv Fichman est depuis de nombreuses années un admirateur de Glenn Gould. Ce qui n’était pas nécessairement le cas de Girard, qui connaissait le pianiste sans toutefois l’idolâtrer.

En compagnie du scénariste Don McKellar, Girard travaillera pendant deux ans à mettre au monde Thirty-Two Short Films about Glenn Gould. En plus de s’échiner, avec son coscénariste, à bâtir un fil conducteur à une série de 32 films disparates, Girard consacre énormément de temps et d’énergie à choisir la trame musicale du film. Au début, le matériel musical sélectionné totalise 110 heures et il faut le ramener à 90 minutes. Ce fut un véritable casse-tête pour l’amateur de Bach.

Mais le résultat est magnifique. Se situant à mi-chemin entre le documentaire et la fiction, cette œuvre cinématographique est d’une incroyable originalité. La critique est séduite. Le public aussi. Les recettes au Québec ont été modestes, mais le film récolte quelques millions à travers le monde, car il bénéficie d’une distribution dans plus de trente pays. Et que dire de la récolte de prix ! Le nom de Girard est désormais connu dans les hautes sphères cinématographiques. Il a soudainement atteint un statut enviable et peut désormais espérer tourner régulièrement. C’est un privilège pour un cinéaste dans la jeune trentaine.

Sa réputation se répercute également dans les sphères musicales. En 1994, l’influent Peter Gabriel est au sommet de son art et de sa popularité. Il prépare une tournée importante et demande à Robert Lepage d’assurer la mise en scène de son spectacle. Le défi est de taille, car Gabriel est reconnu pour ses performances haut de gamme. Et le chanteur veut graver son spectacle sur pellicule. Les candidatures pour cet ambitieux projet de réalisation ne manquent pas, mais Lepage lui suggère de visionner Trente-deux films brefs sur Glenn Gould. Le chanteur britannique est tellement impressionné qu’il engage François Girard quelques jours plus tard. Après avoir conçu et réalisé un film presque intimiste, Girard se retrouve soudainement à diriger 12 caméras sur une scène rock en Italie. C’est le jour et la nuit. Mais, encore une fois, il tire magnifiquement son épingle du jeu avec Peter Gabriel’s Secret World, qui remportera le Grammy Award du meilleur film musical en 1994.

Mais les années 1993-1994 ne sont pas seulement stimulantes et remplies de succès pour Girard. Elles comportent leur lot de frustration. En 1993, Girard s’apprête à tourner un film intitulé Fantôme d’Amérique. L’origine du projet date de quelques années, soit entre la période de tournage et celle du montage du film Cargo. Mais le projet n’aboutira pas.

Un autre chantier, soit l’adaptation au cinéma de La forêt de Gilles Maheu et de Carbone 14, est aussi tombé à l’eau, faute de fonds et de financement. Les discussions avec Téléfilm Canada et la SOGIC (organisme maintenant disparu) auraient été ardues et fort décourageantes. Ces abandons de projets cinématographiques ne seront pas les seuls pour François Girard, comme on le verra un peu plus loin. Mais son optimisme et sa force de caractère l’amènent à persévérer pour mieux avancer.

Notes:

[1] 24 Images, automne 1990

[2] 24 images, automne 1990



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