L’année 1981 commence en lion pour Marie Laberge. Le 15 janvier de cette année, l’Atelier de la Nouvelle compagnie théâtrale présente la création de sa pièce C’était avant la guerre à l’Anse à Gilles. Une pièce forte, mettant en scène trois femmes et un homme dans le Québec rural des années 1930, et qui s’attarde à la condition des femmes québécoises de cette époque. Marianna, une jeune veuve, veut se sortir de l’isolement et cherche désespérément à s’émanciper dans la grande ville. Un personnage qui veut vivre selon ses désirs et ses émotions, et qui se bute à une société fermée. Voici en quels termes Laberge parlait de sa pièce quelques années plus tard :
« Je dis qu’il faut prendre conscience de ce que l’on veut dans nos vies. Je voudrais que le public, hommes ou femmes, en voyant mes pièces, ait cette réaction. C’est important de vivre ce que l’on ressent, y compris ses émotions. Si nous déguisons ce qui nous habite, nous nous perdons. On se triche soi-même. Or nous vivons dans un monde où il n’est pas bien vu de vivre ses émotions. Pas permis. Mais une douleur, si on fait tout pour l’ignorer, on va la perpétuer. Il faut savoir pleurer pour pouvoir rire. » [1]
Cette œuvre est une pièce maîtresse dans sa production, et a été rapidement traduite en anglais. C’était avant la guerre à l’Anse à Gilles a connu beaucoup de succès et lui a d’ailleurs valu le prix du Gouverneur général du Canada dans la catégorie « Théâtre » en 1981.
« De toute évidence, en effet, Marie Laberge connaît les ficelles du métier d’auteure dramatique. Fidèle à sa propre sensibilité, fidèle aussi à un style d’écriture personnel, elle ne déteste pas relever des défis, frôler, comme ici, le gros mélo et s’essayer à faire revivre et à interpréter une époque qu’elle ne connaît que par la consultation des journaux et de certains documents. Ce qu’il y a d’intéressant dans la démarche de Marie Laberge relativement à C’était avant la guerre à l’Anse à Gilles, c’est cette façon unique et originale qu’elle a de transcender l’anecdotique et la contingence historique pour retrouver ce qu’il y a d’essentiel et de capital (et de profondément humain) dans le comportement des personnages qu’elle met en opposition ou en complicité. Elle parvient à rendre ses échanges passionnants grâce à l’attention particulière qu’elle porte au langage de chacun. » [2]
Marie Laberge se fera donc rapidement remarquer par la qualité des dialogues entre ses personnages, mais aussi, et surtout, par le rythme qu’elle impose dans sa dramaturgie. Le succès sera au rendez-vous pour plusieurs années.
Mais Laberge ne se fait pas uniquement remarquer par ses dialogues en cette année 1981. Ses prises de position sur les politiques gouvernementales en matière culturelle secouent le milieu. Dans la revue Jeu. Cahiers de théâtre, elle accuse le gouvernement du Parti québécois de ne pas soutenir suffisamment la culture québécoise, et plus particulièrement les théâtres québécois. Elle reproche au gouvernement de ne pas en faire assez pour promouvoir notre identité culturelle. Une accusation sérieuse pour un gouvernement qui avait comme but ultime l’indépendance nationale.
« [...] c’est que le Parti québécois minimise notre culture en nous empêchant de la produire, de la continuer, et que présentement, c’est certainement le parti qui nous a fait le plus de tort, au niveau des arts, depuis Duplessis. On a voulu utiliser sournoisement l’artiste québécois pour le mettre à la cause du nationalisme et en même temps, on tue notre culture en ne lui permettant pas de progresser, de se faire. Comment pourrions-nous être un pays avec une identité culturelle si ça n’est pas important pour les gouvernements de ce pays ? » [3]
Laberge s’impose donc tout au long des années 1980 comme une figure majeure du théâtre québécois, remportant un succès populaire incontestable. Mais on le verra bientôt, Marie Laberge développera des relations difficiles avec la critique, et même avec le monde théâtral. Car en plus d’en découdre avec les politiques gouvernementales en matières culturelles, Laberge ne se gêne pas pour remettre en question les choix de programmation des compagnies théâtrales.
Marie Laberge est ainsi montée aux barricades afin de défendre les auteurs de théâtre québécois contre le conformisme des théâtres institutionnalisés. Comme pour bien d’autres auteurs, plusieurs de ses pièces se sont butées à des portes closes :
« On nous répond, lorsqu’on soumet une pièce, toutes sortes de raisons de refus qui, quant à moi, sont de fausses raisons. Si l’on vous dit qu’on ne veut pas de textes pessimistes, que voulez-vous penser ? On m’a déjà dit : ce n’est pas du théâtre, votre texte ! Et on voudrait que vous changiez ! Moi je ne peux pas changer, je ne serai jamais blonde. Mon écriture est la seule chose à l’intégrité de laquelle je ne toucherai pas. On ne met pas une touche de rouge sur un Lemieux sous prétexte que ça fera plus vivant... c’est impossible pour moi de tomber dans une complaisance pour faire jouer un texte. [...] J’accepte que l’on ne me joue pas... je ne fais pas des pièces pour les directeurs de théâtre, je les fais parce qu’elles sortent de moi, je les fais pour moi, et je vais attendre. » [4]
Notes:[1] La Presse, 8 février 1986
[2] La Presse, 21 janvier 1981
[3] Jeu. Cahiers de théâtre, 1981
[4] Le Devoir, 15 septembre 1984
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