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À la maison

Par Marie-Andrée Lamontagne

Cette fois, ça y est : on entre. Jusqu’en 1931, la maison de quatre étages qu’habite et possède Jean-Claude Carrière, rue Victor-Massé, dans le IXe arrondissement, s’appelait le Cercle Massé. Entourée d’arbres, elle donne sur une petite cour paisible, que ne laisse pas deviner la place bruyante place Pigalle, tout près. « À la Belle Époque, raconte son heureux propriétaire au magazine Lire, ce quartier était le centre du monde. Mallarmé, Renoir, habitaient à côté. Toulouse-Lautrec a peint dans l’atelier qui se trouve au dernier étage. On peut encore sentir les fantômes ! » Rappelons que c’est là que Augusta Carrière a installé ses toiles et ses pinceaux.

La maison connut plusieurs propriétaires et s’apprêtait à être vendue à des Américains, quand Jean-Claude Carrière en tombe amoureux, à la fin des années soixante-dix. Le propriétaire d’alors, tapissier de son état, accepte de la vendre à Carrière, qui n’a pourtant pas les moyens de se l’offrir, parce que ce dernier lui promet de préserver l’impressionnante cage d’escalier, « dans laquelle, écrit Pascale Frey, dans Lire, les miroirs se répondent permettant par le jeu des reflets, d’apercevoir, quel que soit l’étage où l’on se trouve, la porte d’entrée. Un souvenir de l’époque où la tenancière devait surveiller les allées et venues de ses clients. »

La maison est grande. Chacun des époux Carrière peut donc se réserver un étage. Le chat siamois Bakhti va de l’un à l’autre. La salle à manger sert parfois de lieu de travail, puisque Carrière, explique Prédal, s’installe dans l’une ou l’autre pièce selon le type d’écriture en cause, tout en veillant à ne pas changer brusquement de registre. Signalons de plus qu’il écrit à la main. « Quand la phrase s’alourdit, on le sent au bout du stylo », dira-t-il. « Il n’écrit pas comme on part à l’usine, fait remarquer Marianne Dubertret, dans Le Nouvel Observateur. Il s’installe, loin des ordinateurs, des fax et autres ustensiles dépoétisants, dans une grande pièce un peu sombre et très calme. Il caresse un beau stylo, un papier soyeux, lumineux, et un chat, bien sûr. »

Le salon, on l’a vu, accueille parfois des concerts qui ont lieu sous le regard de la déesse indienne de l’amour Kama Denu, laquelle voisine les tirages originaux des sept péchés capitaux de Bruegel. Au sous-sol : une buanderie, ce qui est classique, mais aussi un hammam, ce qui l’est moins. Et une cave à vin bien garnie, pour cet amateur qui en a fait, depuis toujours - bon sang ne saurait mentir - et de loin, sa boisson préférée.

À l’étage qu’occupe Jean-Claude Carrière, les pièces se suivent mais ne se ressemblent pas. Laissons la parole à la journaliste de Lire, visiblement sous le charme : « Une pièce mexicaine [il s’agit d’ex-voto] débouche sur la caverne d’Ali Baba, qui recèle des trésors de bibliophilie. Passion à laquelle il consacre chaque jour au moins une heure et demie, avec une préférence pour les ouvrages illustrés du XVIIe siècle et le surréalisme. Ensuite, nous changeons d’époque avec la salle des machines : fax, imprimante, téléphones et livres utiles. Et lorsqu’il est en panne d’inspiration, il contemple ses maîtres punaisés au mur (Victor Hugo, Stan Laurel, Henry Miller, Buster Keaton, Jean Genet) qui fraient avec des combattants de sumo, sport dont il est grand amateur et même commentateur officiel pour Gérard Holtz [soit rédacteur en chef du sport sur France 2] ! La salle de bain attenante est recouverte des carreaux qui avaient servi de décor à Buñuel pour Cet obscur objet du désir. Quant à la chambre, un lit monacal fait face à des miniatures indiennes érotiques. » Comment ne pas avoir envie de se perdre dans cette maison ?

Grand voyageur, Jean-Claude Carrière la retrouve avec plaisir. C’est là qu’il rédige, en 1993, un mémoire sur les rapports entre « Science et télévision » ; qu’il écrit, en 1998, les chansons pour l’album Un jour d’été et quelques nuits, de Juliette Gréco ; songe, en 2003, à ses chroniques sur France-Inter à 7 h 52 ; écrit la pièce Trente ans à peine, présentée au Théâtre international de langue française au parc de La Villette, du 25 novembre au 21 décembre 2003 ; rêve, en 2004, au livret de l’opéra Wagner Dream, de Jonathan Harvey, qui sera créé au Luxembourg en 2007, à l’occasion des festivités entourant le choix de la ville comme capitale européenne de la culture ; admire, en 2003, les photos d’Yves Manciet, réunies dans l’album Les belles années 50, dont il écrira le texte d’accompagnement (Éd. Le cherche-midi).

C’est là aussi qu’il se réfugie entre deux rôles, n’ayant jamais quitté les planches où il est acteur avec un plaisir manifeste (par exemple, en juillet dernier, au théâtre Gaîté-Montparnasse, pour la reprise de Les mots et la chose) ; des honneurs ; ses multiples activités d’enseignement en France (en particulier, à la Fondation européenne de l’image et du son, la FÉMIS) et à l’étranger ; ses conférences à droite et à gauche, ses multiples engagements : président de la FÉMIS depuis sa création en 1986 jusqu’en 1996 ; vice-président de la Cinémathèque française ; président du festival « Le Printemps des comédiens » ainsi que du musée Kwok-on, consacré aux formes du théâtre d’Asie. Et tant d’autres.

C’est dans cette maison que, riche d’une vie professionnelle bien remplie, il veille à ne jamais oublier la définition que donne un vieux texte sanscrit du bon spectacle et qu’il s’est plu à évoquer devant la caméra de Jacques Chancel. Un bon spectacle, dit ce texte anonyme, doit apporter une réponse à celui qui se pose des questions sur ses rapports avec sa famille ou dans la conduite de ses affaires ; il doit apporter une réponse à celui qui se pose des questions sur l’immortalité et l’univers ; enfin, un bon spectacle, rappelle un Jean-Claude Carrière admiratif, doit aussi apporter une consolation à l’ivrogne entré par hasard.

S’agissant des arts de la scène, pour Jean-Claude Carrière non plus, rien ni personne ne doit être oublié.

Notes:

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