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À la gloire de Jean

Par Marie-Andrée Lamontagne

L’écrivain est aussi très présent en ville. De février 1978 à septembre 1983, il est chroniqueur au Figaro-Magazine, tandis que Robert Hersant et Louis Pauwels dirigent un journal où il ne se rend plus guère. En 1978, Jean d’Ormesson, avec Jacques Paugan, propose à TF1 sa propre émission littéraire, Livres en fête, qui vivra un an à l’antenne. À compter de septembre 1979, il tient une chronique matinale sur les ondes de RTL. Plus tard, une fois par mois, à Antenne 2, l’écrivain évoque une femme célèbre de jadis en compagnie d’une femme célèbre d’aujourd’hui. Pour la première émission, ce sera Juliette Récamier (autre belle amie de Chateaubriand, et qui tenait un salon très couru sous la Restauration), en compagnie de l’actrice Charlotte Rampling. Plus récemment, en avril 1995, sur les ondes de RTL, en compagnie de l’écrivain Erik Orsenna, il commente les élections présidentielles pendant quatre vendredi soirs d’affilée. À l’époque, on le dit même « ministrable » (à la culture, bien sûr). Il s’en défend. En octobre 1996, à la télévision, sur la Cinq, il propose, avec le journaliste Olivier Barrot, une histoire personnelle de la littérature française, qui formera le matériau de livres qui deviendront ensuite des best-sellers. Cette Autre Histoire de la littérature française, « je l’ai dit et répété, écrit-il dans C’était bien, elle ne naissait pas de mon savoir, elle naissait de mon ignorance. Je ne professais pas une doctrine, je partageais mes découvertes. Beaucoup ont cru à une coquetterie, à une fausse modestie. »

Même s’il ne fréquente plus les cocktails (paraît-il) depuis les années 1980, il est tout de même élu à l’été 1987 l’un des dix hommes les plus élégants de l’année. Et il demeure l’enfant chéri des médias. Ne l’a-t-on pas vu, en décembre 1991 (il a alors 70 ans), tenter d’ouvrir, en présence des caméras, un corridor humanitaire dans Dubrovnik bombardée par les Serbes, en compagnie du flamboyant Bernard Kouchner, alors ministre français de l’humanitaire, et de l’intellectuel André Glucksman ? « Les honneurs, je les méprise, a déclaré un jour Jean d’Ormesson, mais je ne déteste pas forcément ce que je méprise. » Voilà qui répond au philosophe Diogène, à quelques milliers d’années d’écart...

En 2002, on retrouve Jean d’Ormesson au Festival de Cannes, où il préside un jury spécial chargé de récompenser la meilleure œuvre de la sélection faite en 1939 pour la première édition d’un Festival annulé pour les raisons que l’on imagine (le jury présidé par Jean d’Ormesson récompensera rétrospectivement Union Pacific, de Cecil B. DeMille). Il continue de signer une chronique-éditorial dans Le Figaro. Et il séjourne régulièrement à Venise, non pas en touriste, mais pour y écrire ses livres, comme il l’explique récemment au journaliste Philippe Vallet, dans un documentaire délicieux, Venise vue par Jean d’Ormesson, réalisé par Frédéric Le Clair. On y voit Jean d’Ormesson déambulant, à l’écart des touristes, loin du Rialto, et qui joue au cicérone dans la ville aux « eaux mortes ». À Venise, Jean d’Ormesson ne visite pas spécialement les musées, il reste chez lui, il travaille ou sort se promener dans les quartiers populaires. À la caméra, il montre du doigt la façade rouge de la maison qu’il a habitée dans un quartier populaire qu’il décrit avec la même ferveur encyclopédique qu’il met à introduire le spectateur dans quelque grand palais à la grâce fanée mais toujours agissante. Certes, il est heureux, dit-il à Philippe Vallet, il est aimable, il aime être sous les feux de la rampe, tout cela est vrai, mais il est des frontières personnelles qu’il n’acceptera jamais de franchir avec ses interlocuteurs. Il ne tient pas du tout à être transparent, et il entend bien cultiver une certaine opacité. « On me dit que je parle beaucoup, confie-t-il à son intervieweur, sur un vaporetto. Mais peut-être que je parle beaucoup non pas pour dire des choses, mais pour en cacher. »

On saura tout de même, par son biographe, qu’il est le grand-père d’une petite-fille, Marie-Sarah, fille d’Héloïse. Du reste, régulièrement, Jean d’Ormesson annonce qu’il se retire sur ses terres, qu’il en a fini avec les journalistes et la notoriété (rappelons-nous les faux adieux de Au revoir et merci, dès 1966). Mais l’incorrigible finit toujours par réapparaître, sans doute parce que, tel son maître Chateaubriand, il a besoin de briller en société. Le Figaro, l’Académie, c’est son côté officiel, dira-t-il à son biographe, « ma part maudite, si vous voulez [...] Je n’ai pas eu la chance de devenir moi-même d’un seul coup. Enfin, moi-même, les institutions, c’est moi aussi. Mais à présent, pour la première fois peut-être, je souhaite qu’elles tiennent un peu moins de place dans ma vie. »

Il n’empêche qu’il lui est arrivé aussi d’apparaître dans les journaux pour des raisons fâcheuses. Le 16 mars 2003, un article paru dans L’Express et signé Jean-Marie Pontaut, annonce à son sujet : « L’académicien et son épouse sont dans le collimateur du fisc, qui s’intéresse à 16 millions d’euros déposés dans deux comptes à Genève ». « Qui eût cru cela de notre plus flamboyant académicien ? », poursuit le journaliste. « Comme dans un mauvais polar, cette somme considérable a été repérée sur des comptes suisses, via un paradis fiscal. [...] La découverte de ces comptes a valu au couple d’être entendu, début septembre, à la brigade financière, à Paris. Jean d’Ormesson aurait déclaré ne pas s’intéresser de près à la gestion de son patrimoine. Son épouse, en revanche, aurait reconnu que cet argent n’a pas été déclaré à l’administration fiscale française. » « Je démens formellement », ajoute l’écrivain, dans le même article, qui avouait par ailleurs à son biographie entretenir une méfiance à l’égard de l’argent, héritée de son père.

Mais trêve de sujets qui fâchent. Chaque été, Jean d’Ormesson est en Corse, à Saint-Florent, dans un manoir jadis propriété de Jean de Beaumont, excentrique anglais appartenant à la famille Béghin. Depuis 1996, il a installé son bureau d’écrivain au-dessus des jardins du Palais Royal, ceci afin d’épargner aux siens, explique-t-il, en mars 1997, à Marianne Payot, du magazine Lire, le « capharnaüm » qu’il ne peut s’empêcher d’installer autour de lui, quand il travaille. C’est là qu’il écrit, dans une pièce relativement dépouillée pour ce « névrosé de la conservation », s’il faut en croire la journaliste : « un immense salon, un bureau XVIIIe, des crayons à papier pour ses écrits, un divan, deux fauteuils, quelques livres essentiels, Cioran, Jules Renard, Stendhal... ». Sur le bureau, la réplique d’un chat offert à Chateaubriand par Juliette Récamier.

Terminons avec quelques éléments en vrac. Au chapitre de la foi, Jean d’Ormesson affirme n’avoir reçu aucune éducation religieuse, ce qui ne manque pas d’étonner dans le milieu qui fut le sien. Il se dit respectueux de la religion héritée de ses pères, sans être pour autant un esprit religieux. Ce qui ne l’empêche pas cet agnostique d’être un grand lecteur de la Bible. Jean d’Ormesson se déclare attaché à toutes les traditions par principe, et veut laisser une place au sacré dans son existence. « Je suis un drôle de croyant, écrit-il dans C’était bien. Au lieu d’un croyant qui sait, je suis un croyant qui croit. Et qui, sachant qu’il ne sait pas, ne fait pas beaucoup plus qu’espérer ce qu’il croit. [...] Je crois qu’il y a [...] un plan de l’univers et un ordre des choses. »

En 1971, répondant au questionnaire Marcel Proust, Jean d’Ormesson déclare que son plus grand défaut et son principal trait de caractère est le mensonge ; que son idéal du bonheur terrestre est la liberté ; que la qualité qu’il préfère chez une femme est le mensonge ; que la qualité qu’il préfère chez un homme est la droiture. Mais répondant au même questionnaire Proust, en septembre 2005, pour le magazine Lire, la qualité qu’il préfère chez un homme est devenue le courage, et celle qu’il préfère chez une femme, la tendresse. Faut-il y voir un effet de l’âge qui s’attendrit ?

Ses poètes préférés sont Pierre Corneille, Marceline Desbordes-Valmore et Paul-Jean Toulet. Ses prosateurs préférés sont Juste Déon, Chateaubriand, Jules Romain et Marcel Proust. Son plus grand regret : n’avoir pas écrit l’Iliade ni l’Odyssée.

Il déclare qu’il déteste recevoir du courrier, car, en homme bien élevé, il ne peut s’empêcher d’y répondre et ça lui prend un temps précieux. Voilà pourquoi, ajoute-t-il, ses lecteurs sont priés de le lire et de l’admirer, sans lui écrire. Malgré tout, dans C’était bien, il affirme avoir reçu de nombreuses lettres qui l’assuraient qu’un proche avait tenu La Douane de mer ou Au plaisir de Dieu entre ses mains au moment de mourir : « Et ce lien tissé de larmes me rendait plus heureux que toutes les promesses et toutes les illusions de la postérité. » C’est sans doute ce lien depuis tissé avec les lecteurs qui console le jeune homme devenu un vieil écrivain respecté de n’avoir pas été Chateaubriand, mais Jean d’Ormesson.

Source : Marie-Andrée Lamontagne, septembre 2005

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