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Une personnalité complexe

Par Marie-Andrée Lamontagne

D’abord, cette bourgeoise n’a rien d’une mondaine. Il n’empêche que, dans les années 1960 et 1970, le couple Veil s’affiche beaucoup dans les dîners en ville. Ces mondanités sont alors nécessaires à la carrière du haut fonctionnaire Antoine Veil, bientôt actif dans le monde des affaires. « C’est sans plaisir que je m’extériorise », confie Simone Veil, en 1976, à la caméra de Jean-Émile Jeanneson : « Antoine aimait sortir, il était à l’aise dans les salons, ajoute-t-elle, vingt ans plus tard, pour le compte de son biographe, Maurice Szafran. Moi, j’étais gauche, pas à ma place. Pas habillée. Pas coiffée. Pas comme il faut. Ne disant pas non plus ce qu’il faut. »

Car il arrive à cette femme de droite de défendre des idées de gauche (sur l’immigration, notamment, ou sur l’homosexualité : « Comment réagiriez-vous si l’un de vos fils vous apprenait qu’il vit avec un homme ? » lui demande-t-on un jour. « Je les invite à dîner », répond-elle tout de go). Elle est attirée par la social-démocratie, séduite par les idées politiques de Pierre Mendès-France (sous-secrétaire d’État dans le deuxième gouvernement du Front populaire. En 1938, ce dernier rallie de Gaulle durant la guerre et est nommé commissaire aux Finances du Comité français de libération nationale en 1943 ; après la Libération, il élabore le plan de redressement de l’économie française ; il incarne alors la pensée de la gauche). Pourtant, Simone Veil abhorre le communisme, le marxisme et, de façon générale, toute attitude dogmatique. « Je suis aussi mal à l’aise avec la droite moraliste qu’avec la gauche sectaire », explique-t-elle un jour à son mari, comme le rapporte son biographe, qui dénote chez elle une soif de respectabilité, mais sans tabous. Celui-ci ajoute : « Elle a enregistré que la fréquentation de la bonne société parisienne la contraint à dissimuler une part d’elle-même, à masquer cette insatisfaction permanente qui la ronge, à contenir cet esprit radical qui effraie tant les communistes. » Simone Veil résume ainsi la situation : « Je suis mal à l’aise partout, aussi bien avec les gens de droite que de gauche, aussi bien avec les riches ou avec les pauvres. »

Autre paradoxe : chez Simone Veil, l’esprit radical emprunte les voies de la réforme. Ainsi, en France, dans les années 1970, au nom d’une loi désuète de 1920 interdisant toute contraception, l’hypocrisie sociale tolère la tenue de 300 000 avortements clandestins chaque année, dans des conditions hygiéniques qui mettent en danger la vie des femmes. Devant cet état de fait, Simone Veil estime nécessaire de légiférer, tout comme le président Valéry Giscard d’Estaing qui lui en confie le mandat. En 1974, la ministre de la Santé Simone Veil lutte donc avec courage et fermeté devant l’Assemblée nationale française pour faire adopter la loi sur l’IVG, c’est-à-dire l’interruption volontaire de grossesse (appelée loi Veil, bien que la principale intéressée se défende d’avoir voulu donner son nom à une loi républicaine). Elle y parvient à 284 voix contre 189, après trois jours et deux nuits de débats houleux, sous les sarcasmes, les insultes, les grossièretés, voire les coups bas de plusieurs députés de la droite, et malgré les réticences de la gauche à appuyer une initiative émanant du camp d’en face.

Nous reviendrons sur les péripéties marquant ce jalon important dans la vie publique de Simone Veil et qui, encore aujourd’hui, constitue un fleuron de sa carrière. Pour le moment, poursuivons la liste des paradoxes liés à sa personnalité. La femme politique, habituée à commander, affiche un ton uni et un calme à toute épreuve. Mais elle est aussi, de son propre aveu, colérique et soupe au lait - ce que confirme son entourage, et ses trois fils, au premier chef (Jean, Nicolas - mort entre-temps - et Pierre-François), qui ont par ailleurs avec leur mère des liens affectifs très étroits, de l’avis de tous ceux qui les connaissent et des principaux intéressés eux-mêmes. « Nous étions impressionnés par ses colères, se souvient Jean, son fils aîné, qui précise : Elle était stricte, jamais sévère. »

Enfant, Simone Veil était une forte tête, insolente, déterminée, qui n’hésitait pas à contester son père, réputé pour son intransigeance et son conservatisme. Cette force de caractère a joué pour sa survie, dans l’épisode tragique du séjour dans les camps de concentration nazis, à 16 ans, avec sa mère et sa sœur Milou. Et même tempérée par l’âge, la vie conjugale et la nécessité politique, la force de caractère de cette femme demeure très grande. « Un jour, écrit son biographe, Simone Veil fit cet aveu : “Quand on me demande quelque chose, mon premier réflexe est de dire non.” Ce trait pourrait suffire à éclairer un caractère [...]. »

Poursuivons la liste des paradoxes. Féministe, Simone Veil ? Assurément. Elle a trop souffert de voir sa mère, la douce et très belle Yvonne Jacob, née Steinmetz, sacrifier ses ambitions de chimiste pour s’occuper de ses enfants et de son mari, l’architecte André Jacob, qui ne concevait pas d’autre place, pour une épouse et une mère, qu’à la maison. Simone Veil elle-même, après la guerre, rescapée d’Auschwitz-Birkenau, reprendra ses études à Sciences-Po (ainsi qu’en droit) aussitôt après avoir appris qu’elle avait été reçue au bac passé un an plus tôt, le 28 mars 1944, soit peu de temps avant son arrestation, lors d’un contrôle d’identité, dans les rues de Nice où elle est née et où les Jacob vivaient alors. Ajoutons que Simone Jacob avait dû préparer chez elle les épreuves du bac, ayant été expulsée un peu plus tôt, sous la pression des lois antisémites de Vichy, du lycée de jeunes filles de Nice. Elle fut aidée en cela de ses camarades et de certains professeurs, qui corrigèrent ses devoirs à titre personnel. Au chapitre des études, profitons-en pour faire état d’un autre paradoxe : celle qui fut une pionnière dans la magistrature et une grande figure politique ne fut pas spécialement une bonne élève, bâclant souvent ses devoirs, reconnaît-elle, ne sachant pas ses leçons, mais par ailleurs très attentive en classe dès lors que le sujet l’intéressait.

Féministe ? À n’en pas douter, puisque tant de signes l’attestent. La loi sur l’IVG, mais aussi la réforme des pénitenciers qu’entreprend, en 1959, le substitut détaché au ministère de la Justice Simone Veil, lors de ses débuts dans la magistrature (où elle entre en 1957, à titre d’attaché titulaire). Cette dernière s’intéresse particulièrement au sort des détenues, très minoritaires, en France, au sein de la population carcérale (1 000 femmes pour 30 000 hommes), et dont personne ne se soucie. Pour ces femmes, Simone Veil réclame l’égalité de traitement dans les pénitenciers, ce qui est loin d’être le cas, la femme criminelle subissant, dit-elle, un surcroît d’opprobre par la société. Par ailleurs, les prisons françaises sont moyenâgeuses, s’indigne Simone Veil, et cela à un moment où, aux lendemains de la guerre, 40 000 collabos y ont rejoint les 20 000 détenus de droit commun et criminel. Le général de Gaulle, alors président de la République, fait de la réforme des prisons une priorité. Mais toute féministe qu’elle soit, Simone Veil se bat aussi pour améliorer les conditions sanitaires de tous les détenus, hommes ou femmes. Elle y introduit ainsi la lecture, ou encore le suivi psychologique pour les détenus en préventive, dans l’attente d’accusations portées contre eux. « Ceux qui parlent de prisons de quatre étoiles, répète-t-elle à qui veut l’entendre, devraient y séjourner pour voir un peu. »

En pleine guerre d’Algérie, Simone Veil défendra les dossiers de combattantes algériennes du FLN (Front de libération nationale) torturées par les militaires français, et elle les défendra avec une rapidité et une efficacité remarquables, dira l’avocate Gisèle Halimi, qui a épousé leur cause. Parmi ces femmes se trouve notamment Djamila Boupacha, Algérienne de 22 ans, qui, aux mains des militaires français, avoue sous la torture et le viol - elle était vierge - avoir déposé un engin explosif dans une brasserie d’Alger (qui fut cependant désamorcé à temps) et dont la vie est en danger dans son pays, depuis que l’extrême-droite et l’OAS (Organisation de l’Armée Secrète, qui réunit les partisans d’une Algérie française) ont juré d’avoir sa peau. Un comité se met en place (notamment avec les écrivains Françoise Sagan, Simone de Beauvoir et Elsa Triolet, cette dernière traductrice et épouse du poète français Louis Aragon) pour exiger son transfert rapide dans une prison en métropole. Le Garde des Sceaux est d’accord et charge une certaine jeune magistrate du rapatriement de la détenue politique, rapporte Maurice Szafran : « En elle, j’ai toute confiance, précise-t-il à ses interlocutrices pour les rassurer. Elle s’appelle Simone Veil et elle connaît les horreurs de la prison. »

Autre signe d’un souci des femmes, et de ce qui est réputé leur domaine de prédilection : la famille. À l’émission Satellite, diffusée à l’antenne de TF1 le 10 avril 1975, la ministre de la Santé Simone Veil affirme qu’être une femme en politique, c’est s’assumer en tant que telle, et non pas chercher à gommer ces particularités que sont la féminité, voire une certaine frivolité parfois, et puis l’importance donnée à la famille. La tradition, dit-elle, veut que les femmes se sentent davantage responsables du bon fonctionnement de la maison. L’action du haut fonctionnaire Simone Veil sera donc aussi liée à la famille. Accédant à la direction des affaires civiles en 1964, Simone Veil redéfinit la notion d’autorité parentale et entreprend une réforme de l’adoption, qui affirme sans détour ce principe : l’adoption doit être conçue pour le bien de l’enfant, quitte à déchoir de leurs droits les parents indignes. De son travail sur le terrain, un livre résultera : L’adoption, données médicales, psychologiques et sociales, écrit en collaboration avec Clément Launay et Michel Soullé (Éd. ESF, 1969). Précisons au passage que, tout en acceptant de signer nombre de préfaces par ailleurs, Simone Veil n’a elle-même publié que deux ouvrages : celui sur l’adoption, déjà évoqué, et, récemment, Les hommes aussi s’en souviennent (Stock, 2004). Celui-ci reprend le discours qu’elle a prononcé à l’Assemblée nationale le 26 novembre 1974, lors du débat devant mener à l’adoption de la loi sur l’IVG, et est augmenté d’un entretien avec la journaliste Annick Cojean.

Féministe, certes. Dès son entrée en fonction, la ministre de la Santé Simone Veil exige que les deux policiers qui lui servent de gardes du corps soient des femmes (alors que Françoise Giroud, ministre de la Condition féminine, conserve des gardes du corps masculins). Et elle sait s’entourer de solides collaboratrices, qui l’ont aidée à donner des assises juridiques à ses réformes. « Sur les questions essentielles de la vie, les femmes sont spontanément solidaires, explique-t-elle à la journaliste Annick Cojean. Cela n’exclut pas des rivalités dans la vie professionnelle, mais le réflexe d’entraide est le plus naturel. Je l’ai maintes fois constaté. J’ai toujours aimé travailler avec des femmes. Ainsi, au Parlement européen où les députées sont relativement nombreuses, très présentes et particulièrement actives, j’ai beaucoup soutenu la création d’une commission des droits de la femme et soutenu ses propositions. Est-ce la conscience commune de discriminations et traditions pesantes ? Est-ce la certitude de partager une échelle de valeurs différentes de celles des hommes, avec d’autres priorités, d’autres comportements, d’autres centres d’intérêt ? Les femmes, c’est un fait, ont une réelle facilité à vivre ensemble ? » Ajoutons que Simone Veil déteste le paternalisme des hommes et, dira son biographe, ne conçoit pas d’autres rapports avec les gens (hommes ou femmes) que ceux marqués par l’égalité. « Dans l’exercice du pouvoir, assure-t-elle à Maurice Szafran, les femmes ne peuvent avoir la même attitude que les hommes. Notre langage ne peut pas être identique, notre comportement non plus. Nous supportons des familiarités qu’un homme n’accepterait pas. Nous ne sommes pas assez dures. Il faut l’être plus, il faut exiger. »

Pourtant, jeune épouse, Simone Veil a concédé plusieurs choses à son mari qui, bien qu’aimant et attentionné, s’est révélé presque aussi possessif qu’André Jacob l’avait été à l’endroit d’Yvonne Steinmetz. « J’ai toujours eu envie de rencontrer des personnages plus marginaux qu’Antoine, reconnaît-elle devant Maurice Szafran. Ça l’énervait. J’aimais débarquer à la maison avec quelques copains, ouvrir avec eux le frigo et parler toute la nuit. Il ne le supportait pas. » Elle y renonce, écrit son biographe, mais sans céder sur l’essentiel : le droit de travailler, ce qu’au début Antoine Veil voulait même lui interdire. « Un vrai conflit dans notre ménage. Je me suis battue, c’est d’ailleurs le seul combat que j’aie mené contre lui. Pour tout le reste, j’ai renoncé. »

Mais, pour une femme, dans les années 1950, concilier vie de famille et vie professionnelle ne va pas sans difficulté. Simone Veil obtient sa licence en droit, à la naissance de son deuxième fils, Claude-Nicolas, en 1948, et est reçue, en 1956, à 29 ans, parmi les premiers au Barreau, alors qu’elle est déjà mère de trois enfants. Pour autant, son mari ne veut pas entendre parler d’une épouse avocate, prête à défendre le premier venu. Un compromis est trouvé dans la magistrature, où Simone Veil sera un haut fonctionnaire efficace au ministère de la Justice entre 1957 et 1970. Elle reçoit un « accueil glacial », dit son biographe, place Vendôme, dans les bureaux du Ministère. À l’émission Aujourd’hui Madame, le 16 novembre 1974, Simone Veil reconnaît avoir dû alors affronter la résistance des fonctionnaires de l’administration pénitentiaire qui n’entendaient pas être dirigés par une femme et s’étaient donné le mot pour ne pas lui adresser la parole. « Ce fut l’affaire de quelques jours », dit-elle, pour s’imposer.

Antoine Veil veut alors croire son épouse engagée dans une existence réglée. C’est sans compter avec la détermination de Madame « l’attaché titulaire à la direction de l’administration pénitentiaire au ministère de la Justice », qui multiplie les visites de prisons qu’elle entend réformer en toute connaissance de cause. Le travail est accaparant, les vacances, souvent interrompues. Les enfants protestent. Le mari râle. Autre difficulté de concilier le travail et les responsabilités familiales : en 1969, sous la présidence de George Pompidou, Simone Veil est nommée conseiller technique au cabinet du Garde des Sceaux. Neuf mois plus tard, elle démissionne, en raison des horaires de travail qui exaspèrent son mari (elle n’est jamais rentrée à la maison avant 22 heures) et qu’elle-même estime incompatibles avec ses responsabilités de mère et d’épouse, puisque son fils cadet, alors âgé de 15 ans, est laissé à lui-même. On peut s’étonner de voir cette femme de caractère, qui jadis répliquait volontiers à son père despote, faire de telles concessions à la vie conjugale. Autres temps, autres mœurs, diront certains. Mais sans doute cette nécessité de composer avec les réalités de la vie d’une femme, sans pour autant vouloir les sacrifier, a-t-elle aussi compté dans la popularité de Simone Veil auprès des Français - en particulier des Françaises. Comment ne pas sympathiser avec une ministre qui avoue avoir écrit son discours de présentation de la loi sur l’IVG avec sa petite-fille de dix-huit mois sur les genoux (Simone Veil est alors une jeune grand-mère de 47 ans) ?

Juste retour des choses, c’est Antoine Veil (avocat, diplômé de l’ÉNA, haut fonctionnaire dans la diplomatie française, un temps Inspecteur des finances avant d’être nommé, en 1968, directeur adjoint du groupe Chargeurs réunis, « l’un des mastodontes du capitalisme français », précise Maurice Szafran, puis directeur de l’UTA, c’est-à-dire l’Union des Transports Aériens), qui a dû accepter, au fil des années, à mesure que la carrière de sa femme prenait son envol, de jouer le rôle de prince consort. Il avait pourtant été le premier à avoir eu des ambitions politiques à droite, au sein de la démocratie-chrétienne. Exit la carrière politique. C’est Madame que le destin met sous les projecteurs. Quand, en 1974, Valéry Giscard d’Estaing, sous la recommandation de son premier ministre, Jacques Chirac, nomme Simone Veil ministre de la Santé, Antoine Veil, qui se voyait déjà ministre, réagit avec élégance, affirme Maurice Szafran, et s’incline, à condition d’être toujours bien traité dans les dîners officiels, et non relégué à quelque table plus ou moins à l’écart. « Il me soutient moralement, précise Simone Veil devant la caméra de l’émission Aujourd’hui Madame, mais à une condition : que je le tienne très informé. Ce qui, je l’avoue, me demande parfois un petit effort, quand je rentre le soir, et que je voudrais me reposer. »

Enfin, autre paradoxe : la judéité de Simone Veil, d’abord Française, laïque, républicaine, en somme résolument française, même au plus fort de son engagement européen, et qui se réclame d’une culture « bleu, blanc, rouge ». Élevée dans une grande rigueur morale, Simone Veil n’a reçu aucune éducation religieuse. Les Jacob se voulaient israélites, comme on disait encore, au lendemain de la guerre, des juifs assimilés à la société française. Cependant, la judéité de Simone Veil, pour sans importance qu’elle ait été à ses yeux, fut un jour réduite sans ambiguïté possible à un numéro matricule : 78651. Tatoué à son bras peu de temps après son arrivée au camp, dans la nuit du 13 au 14 avril 1944, comme il le fut aux bras des six millions de juifs exterminés par les nazis, ce numéro a longtemps été un stigmate qu’elle dissimulait en portant des robes ou des chemisiers à manches longues. Qui pouvait comprendre cela ? On frémit au récit de cette anecdote rapportée par son biographe, mais que Simone Veil a aussi évoquée, en termes pudiques et douloureux, en entrevue. En 1950, alors que, âgée de 25 ans, elle a suivi son mari en Allemagne, à Wiesbaden, où il est troisième secrétaire d’ambassade, une réception est donnée au consulat de France à Mayence. Un fonctionnaire du Quai d’Orsay remarque son matricule et croit pouvoir faire de l’esprit : « C’est votre numéro de vestiaire, n’est-ce pas ? ». Les imbéciles n’ont jamais impressionné Simone Veil. S’agissant d’un autre sujet, elle aurait été capable de le gifler sans problème. Ce soir-là, pourtant, son mari l’a retrouvée en larmes, dans un coin.

Rescapée des camps nazis, Simone Veil a donc été forcée de revoir son rapport au judaïsme, tout en demeurant animée des mêmes convictions laïques et républicaines. Et si elle est aujourd’hui la présidente de la Fondation pour la mémoire de la Shoah, et si, récemment, en janvier 2005, elle s’est astreinte à refaire, inlassablement, douloureusement, mais aussi avec une très grande dignité, le récit de sa déportation, dans le cadre des cérémonies entourant la commémoration du 60e anniversaire de la libération des camps, n’est-ce pas aussi parce que l’Histoire l’a obligée à devenir Juive, elle qui se sentait si peu née telle ? « Ni mon père ni ma mère n’étaient pratiquants, explique Simone Veil à un autre de ses biographes, Michel Sarazin (Une femme. Simone Veil, Robert Laffont, 1987). Ma famille était totalement détachée du judaïsme. Si nous nous sentions juifs, c’est parce que c’était là un fait intégré qui n’avait pas été rejeté, mais qui n’avait pas non plus, me semblait-il, de grandes conséquences. Nous n’avions aucune pratique religieuse : ni sabbat, ni aucune fête religieuse, pas même Kippour. Nous étions une famille assimilée au plan culturel : pas de référence à des traditions. Même si mon père et ma mère en avaient été marqués dans leur enfance, ce que je ne crois pas car ils n’en parlaient jamais, cela n’apparaissait en aucune façon, sans d’ailleurs être des “juifs honteux”, loin de là. »

Aussi nous faut-il maintenant remonter à l’enfance et à l’adolescence de Simone Veil et voir comment, pour cette très jolie jeune fille, l’innocence prit fin brusquement, un jour, à l’âge de 16 ans.

Notes:

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