Le plugiciel Flash n'est pas installé, n'est pas activé ou bien vous avez désactivé l'exécution de JavaScript dans votre fureteur.

Un après-guerre difficile

Par André Royer

Grande séductrice, Nicole Groult a toujours douté que sa fille aînée puisse se marier, puisqu’elle manquait totalement de charme. Et pourtant, Benoîte Groult s’est mariée à trois reprises, et avec trois hommes bien différents. Et à travers ces mariages, sa personnalité et son tempérament féministe se sont révélés lentement, mais sûrement.

En juin 1944, Benoîte Groult épouse Pierre Heuyer, un étudiant en médecine. Elle qui n’avait pas pu étudier en ce domaine, faisait ainsi sa médecine par procuration, grâce à ce mariage, comme elle le dit si bien elle-même.

Pendant la période des fiançailles, Benoîte devint enceinte et décida d’avorter. C’était une décision lourde de conséquence, car l’avortement était encore considéré comme un crime en 1944. Pour la première fois de sa vie, Groult se trouva devant un dilemme que connurent des milliers de françaises. Ce ne fut pas la dernière.

« Dans l’Encyclopédie Quillet de mon père, à avortement j’avais pu lire : « Se dit généralement pour les femelles animales. Ne concerne les femmes que s’il s’agit de manœuvres criminelles. » [1]

Accompagnée de Pierre Heuyer, Groult put avorter dans des conditions médicales satisfaisantes. Puis, nouveau malheur pour elle : son mari perdit son combat contre la tuberculose qui s’était déclarée quelques mois plus tôt.

« Mon jeune mari allait mettre quarante jours à mourir, d’infection de la plèvre puis de septicémie, alors que les Américains venaient d’arriver avec la miraculeuse pénicilline. Une semaine trop tard. J’étais près de lui à Sancellemoz les derniers temps. Et il est mort à la russe, me dictant des poèmes déchirants que son père ferait paraître plus tard sous le titre La leçon des Ténèbres (...) » [2]

Mars 1946 : Groult épousa le reporter Georges de Caunes, qui travaillait tout comme elle à la Radiodiffusion. Ensemble, ils eurent deux enfants en deux ans. Deux filles ! Georges de Caunes aurait préféré des garçons, et il le fit sentir à Benoîte Groult.

« Je me sentais coupable et infirme, comme Soraya ou Fabiola. » [3]

À ce sujet, Groult rappelle les témoignages de Françoise Giroud et de Gisèle Halimi, qui racontèrent elles aussi dans leurs livres, le deuil que vécurent leurs pères qui n’eurent pas les fils souhaités.

Benoîte Groult et George de Caunes s’aperçurent assez rapidement qu’ils n’étaient pas faits l’un pour l’autre. Quatre ans après leur union, ils divorcèrent. Le divorce était mal vu durant les années 1950, mais malgré tout et avec l’accord de sa mère, Groult décida de reprendre sa liberté.

Dans son autobiographie, Benoîte Groult s’attarde sur les raisons de cet échec. Selon elle, Georges de Caunes était un homme du sud au caractère macho, ce qui ne convenait manifestement pas à la jeune femme. À preuve, cet extrait d’une lettre :

« J’ai hâte d’être chez nous, Namour. J’espère trouver la maison belle et les enfants torchés. Et toi aussi, sois belle, mince, élégante pour recevoir ton homme légitime. Le pauvre Georges est bien fatigué, il dort mal, et il faudra bien le gâter. De ton côté, tu dois avoir plein de choses à me raconter, et je te promets d’écouter sagement tes babillages. » [4]

C’est à cette époque, en 1949, dans ce monde très masculin et souvent misogyne, qu’une femme prit publiquement la parole, et provoqua une véritable secousse dans la société française, puis ailleurs en Occident. C’est en effet à ce moment que Simone de Beauvoir publia son fameux essai intitulé Le Deuxième Sexe. Son analyse de la condition féminine à travers le temps suscita un tollé, dont Benoîte Groult ne saisit pas l’ampleur.

« Lorsque je l’avais lu moi-même, j’avais admiré bien sûr la puissance d’analyse de Simone de Beauvoir, le sérieux et l’ampleur de son travail d’ethnologue, mais un peu comme s’il s’agissait d’une étude sur une tribu mal connue, les Pygmées par exemple. Pas une seconde je ne m’étais reconnue dans cette description d’une peuplade sous-développée. Pas une seconde ne m’effleura l’idée que je faisais partie de cette peuplade. (...) J’ignorais tout de ma propre histoire quand parut Le Deuxième Sexe et jusqu’au nom de ces rebelles, de ces féministes avant la lettre qu’avaient été Olympe de Gouges, Pauline Roland, Hubertine Auclert, Marguerite Durand et tant d’autres, qui n’étaient jamais citées dans nos manuels scolaires ni évoquées dans nos livres d’histoire. » [5] Benoîte Groult ne se reconnut peut-être pas immédiatement dans cet essai, mais elle reconnaissait cependant que les femmes ne contrôlait pas leurs corps. Face à des grossesses non-désirées, les françaises avaient bien peu de choix. Telle fut aussi la réalité de Benoîte Groult. Outre ses déboires conjugaux avec son deuxième mari, son autobiographie nous apprend qu’elle mena deux grossesses à terme, mais en interrompit quatre ou cinq autres. Après un premier avortement dans des conditions médicales acceptables, les autres furent beaucoup plus difficiles, voire dangereux et via des filières douteuses. Elle subit même des avortements avec des aiguilles à tricoter, de triste mémoire. Selon des statistiques mentionnées par Groult dans le cadre d’un entretien accordé à Elle Québec en octobre 1997, il y avait près de 500 000 avortements par année en France durant les années 1940-50. Des femmes qui avortaient dans des conditions médicales difficiles, qui bravaient la justice, et qui devaient débourser des sommes importantes pour le faire.

« Avec le recul, je mesure à quel point nos parcours, nos épreuves, les risques que nous prenions, nous « les femmes d’avant », d’avant la loi Veil, peuvent paraître fous, révoltants, rocambolesques parfois. C’était pourtant notre quotidien, et il fallait l’assumer. Ou bien entrer dans les Ordres. » [6]

« Avorter, c’était une des fatalités de la condition féminine, la norme en quelques sortes. Alors que les capotes, c’était réservé aux prostituées, aux maladies vénériennes... le Mal ou le Péché en somme. Un couple honnête n’avait pas à se « préserver ». On ne parlait pas de sexe non plus dans un couple honnête en 1950. Il existait des mots que nous n’avions jamais prononcés, Georges et moi, des zones que nous n’avions jamais touchées sur nos corps ou dans nos âmes. » [7]

C’est seulement en 1975, grâce à la ministre de la Santé Simone Veil, que l’Assemblée nationale française légiféra pour abroger la vieille loi de 1920 qui considérait l’avortement comme un crime. Ce fut un combat ardu, hargneux, et les femmes durent entendre plus d’une fois des propos hostiles à leur égard. Pour Benoîte Groult, cette loi représenta une grande victoire pour les femmes. Mais Groult estime que cette victoire, comme toutes les autres, est fragile.

Et pour souligner ce que les femmes ont enduré, Groult écrivit ces quelques phrases terribles dans son roman La Touche étoile :

« Il m’en restait une (aiguille à tricoter), de celles qui pouvaient server à ça, en métal peint de couleur layette avec le bout argenté et bien arrondi. Celles en bakélite étaient beaucoup trop pointues. Et je t’ai revue soudain sur ton grand lit, te confiant à mes compétences incertaines ; et moi, à genoux sur le tapis, cherchant à faire coulisser la sonde de caoutchouc (qui était interdite de vente en pharmacie à l’époque, comme si on voulait nous faire prendre un risque mortel en plus pour nous punir), en tâtonnant pour qu’elle glisse le long de l’aiguille vaselinée et pénètre en douceur, en douceur surtout, dans le col de cette cavité maudite de l’utérus qui pouvait chaque mois bouleverser nos vies. On n’imagine pas, on n’imagine plus la détresse qui était la nôtre quand nous tombions enceintes. N’importe quoi on aurait tenté. N’importe quoi ! Toutes, les riches et les pauvres, les adolescentes et les femmes qui se croyaient ménopausées, les putes et les sages qui n’avaient couché qu’une fois et qui étaient « prises », les abandonnées et les mères de cinq enfants déjà, toutes, prêtes à se faire trafiquer par n’importe qui, n’importe comment, à n’importe quel prix. » [8]

Notes:

[1] Mon évasion, p.96

[2] Mon évasion, p. 92

[3] Mon évasion, p. 120

[4] Mon évasion, p. 134

[5] « Ainsi soient-elles au XXIe<\sup> siècle », p. III-IV, prologue à la plus récente édition de Ainsi soit-elle

[6] Mon évasion, p.123

[7] Mon évasion, p.135

[8] La Touche étoile, p. 114-115



PAGE PRÉCÉDENTE
PAGE SUIVANTE 0