Benoîte Groult est née le 31 janvier 1920 à Paris, dans un milieu privilégié. Ses parents la prénommèrent Benoîte, mais ne l’appelèrent jamais ainsi. Tous les deux préférèrent son second prénom : Rosie. La future féministe aura une sœur plus jeune de quatre ans, prénommée Flora. En compagnie de cette dernière, Benoîte Groult écrira trois livres, sur lesquels nous reviendrons. Car il importe de brosser rapidement le portrait des parents Groult.
« D’excellents parents qui n’ont eu comme défaut que de rester eux-mêmes, avec leur forte personnalité qu’ils n’ont jamais sacrifiée, sous prétexte de devenir de meilleurs éducateurs pour ma sœur et pour moi. Ils menaient leur vie et puis nous étions là et ils nous aimaient, c’est tout. » [1]
La mère des deux filles, Marie Poiret, adopta le nom de Nicole Groult lors de son mariage avec André Groult. C’était une dessinatrice de mode talentueuse, aimant la compagnie des artistes et des écrivains, avec qui elle entretenait d’ailleurs de nombreuses correspondances. Considérée par plusieurs comme une excentrique, la mère de Benoîte Groult était une dame très connue et appréciée de la grande bourgeoisie parisienne, et qui s’est bâtie une véritable carrière en mettant sur pied sa propre maison de couture.
« Ma mère s’était construite toute seule, se fondant sur sa propre morale qui n’était pas celle de son milieu. Et comme elle avait beaucoup de talent, de courage et d’esprit, Nicole Groult était devenue un personnage du milieu artistique à Paris. Ce qui devait lui valoir ce succès, c’était surtout ce goût forcené de la vie, qu’elle m’a transmis finalement, je m’en suis rendu compte, longtemps après. Et elle a su établir une relation rare avec son mari, qui l’a constamment aimée, protégée, même s’il était complètement dépassé par le type de femme qu’elle représentait. » [2]
Nicole Groult fut une femme à qui tout réussit. Elle était brillante, cultivée, très libre, a eu un mariage heureux, tout en ayant des aventures avec des hommes et des femmes. Un comportement plutôt singulier pour l’époque, mais qu’André Groult, semblait trouver charmant.
Cette femme si libre, si indépendante, ne détenait pourtant pas le droit de vote, tout comme les autres Françaises, et semblait peu s’en soucier. À vrai dire, Nicole Groult se préoccupait plutôt de bien marier ses deux filles, et les encourageait à séduire les hommes pour assurer leur avenir. Timide, effacée, Benoîte Groult n’attirait pas les regards comme le faisait sa sœur Flora, et cette attitude gauche désespéra souvent sa grande bourgeoise de mère. Celle-ci, un peu dominatrice, jugea souvent sévèrement sa fille Benoîte, qui a été écrasée par la très forte personnalité de sa mère.
« Je l’admirais en bloc mais tout ce qu’elle faisait en détail me hérissait. » [3]
Le père de la future écrivaine, André Groult, fut de son côté un décorateur et styliste de meubles fort réputé, particulièrement lors des années 1925-1930. Un homme qui vivait un peu dans l’ombre de sa femme et de sa forte personnalité.
« Être homme, chez nous, ça n’avait pas de valeur en soi ! Ça se réduisait à quelques corvées : monter le charbon de la cave, réparer les prises, conduire la voiture et soulever le capot quand elle tombait en panne... Et puis, de temps en temps, il se servait le premier à table pour pouvoir dire : « Ego primam tollo, quia nominor leo. » (Je prends la première part parce que je m’appelle le lion) Mais, comme chez les lions, c’était la lionne le personnage important. Même artistiquement il ne savait pas se faire valoir, se vendre. Ma mère gagnait plus d’argent que lui. Sans elle, qui montait ses projets et lui trouvait des clients, il aurait sans doute renoncé. Mais sur le plan de la création, Nicole lui trouvait du génie et, jusqu’à la guerre, il gagna beaucoup d’argent. » [4]
« Alors le père ? Il était là, figure hiératique, symbolique, mais assez irréelle. Et l’atmosphère que créait ma mère était si riche, si gaie, elle-même était si omniprésente, lisant nos journaux intimes, disséquant nos premiers prétendants, imposants son style de vie, qu’il n’y avait même pas de place pour regretter le père. » [5]
Benoîte Groult conserve d’excellents souvenirs de son père. Avec lui, elle pratiqua des sports, fit de la botanique, étudiait le latin. Quant à l’avenir de sa fille, André Groult se faisait le relais de son épouse et disait : « Écoute ta mère, marie-toi ».
« Il me semble qu’aujourd’hui je saurais être la fille, l’amie de mon père. Mais c’est peut-être une illusion. Peut-être n’a-t-il aimé vraiment que son travail et sa femme ? La question me tourmente maintenant qu’il est trop tard. Au fond, cet homme, je ne le connaissais pas très bien... » [6]
Très timide en société, la jeune Benoîte Groult s’épanouit surtout lors des vacances estivales qu’elle passait en Bretagne, alors que son grand-père l’amenait tous les jours à la pêche. Une passion qu’elle conservera toute sa vie, et qu’elle pratiquera régulièrement en Irlande avec son mari Paul Guimard.
Notes:[1] Mon évasion, p.15
[2] Mon évasion, p. 79
[3] Le Figaro, 4 octobre 2008
[4] Mon évasion, p.83
[5] Psychologies, septembre 1988
[6] Psychologies, septembre 1988
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