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Chicago

Par André Royer

« Après L’immeuble Yacoubian, j’ai arrêté d’écrire pendant un an parce que j’avais ce succès dans la tête. Je craignais soit d’être paralysé par la peur de l’échec, soit, ce qui est pire, de reproduire la formule. Lorsque la paix est revenue, je me suis remis à écrire ce que je ressentais, et non ce que les gens attendaient. » [1]

Les lecteurs ne s’attendaient sûrement pas à ce qu’El Aswany situe son deuxième roman en plein cœur de l’Amérique. Une Amérique traumatisée par les attentats terroristes du 11 septembre 2001. Ayant étudié pendant quelques années à Chicago, l’auteur se sentait parfaitement à l’aise d’écrire sur la société américaine, mais aussi et surtout sur les immigrés égyptiens établis dans cette grande ville.

« It was clear to me from my first day on at Illinois University that one day I was going to write a novel about this unique cultural melting pot ». [2]

Publié à l’origine sous la forme d’une série dans le journal Al-Destour, le roman Chicago décrit habilement les destins croisés de plusieurs personnages, mettant en évidence les problématiques qui secouent la société égyptienne, mais aussi celles de la société américaine, telles que le racisme et la drogue.

Tout comme dans son premier roman, l’écrivain égyptien n’hésite pas à aborder les thèmes de la sexualité et de la condition féminine dans ce second bouquin. Ainsi, des étudiants dont la vie semble réglée par le Coran sont en proie aux doutes. C’est le cas du personnage de la jeune étudiante Cheïma Muhammedi, qui se pose des questions sur les strictes traditions d’abstinence sexuelle avant le mariage :

« Dieu jugerait-il les musulmans d’une façon, et les américains d’une autre ? Ces américains perpètrent l’ensemble des pêchés capitaux. Ils forniquent, pratiquent l’homosexualité sous toutes ses formes, jouent pour de l’argent et boivent de l’alcool, mais Notre-Seigneur, qu’il soit glorifié et exalté, ne semble pas en colère contre eux. Au lieu de les punir pour leur désobéissance, il leur octroie les richesses, la science et la force à tel point qu’ils sont devenus l’État le plus puissant du monde. Pourquoi Dieu nous punit-il, nous les musulmans, lorsque nous commettons des pêchés alors qu’il se montre indulgent envers les américains ? » [3]

Le roman permet également de décrire le statut social des femmes égyptiennes, établies provisoirement dans un pays aux mœurs beaucoup plus libérales :

« Parce qu’elle est “imparfaite en intelligence et en religion”, l’homme digne de ce nom doit soumettre la femme dans la vie, comme il la soumet au lit. Il faut qu’il la domine et qu’il la guide et, en même temps, il ne doit jamais lui faire entièrement confiance. » [4]

Alaa El Aswany ne ménage pas les susceptibilités égyptiennes dans ses descriptions romanesques. Voici par exemple les réflexions qu’inspirent les étudiants égyptiens au personnage du professeur Raafat Sabet, un égyptien naturalisé américain, qui a quitté l’Égypte de Nasser et qui vit aux États-Unis depuis trente ans.

« Il se disait que les Égyptiens allaient perturber le département. C’était pourtant vrai. Les Égyptiens n’étaient pas faits pour travailler dans des endroits respectables. Ils avaient trop de défauts : la lâcheté, l’hypocrisie, le mensonge, la fourberie, la paresse, l’incapacité de penser d’une façon ordonnée et, pire que tout cela, l’improvisation et l’à-peu-près. » [5]

Cette analyse, puisque c’en est une, des émigrés égyptiens aux États-Unis rejoint le propos critique de L’immeuble Yacoubian. Alaa El Aswany dresse encore une fois un portrait accablant de la réalité sociale et politique de son pays. Et pourtant, les deux romans se terminent sur des notes optimistes, remplies d’espoir. Gageons qu’il n’en sera pas autrement dans son prochain livre, un recueil de nouvelles intitulé J’aurais voulu être un égyptien, dont la parution est prévue pour février 2009.

Notes:

[1] Evene.fr, octobre 2007

[2] Yemen Times, 2003

[3] Chicago, p.235

[4] Chicago, p. 157

[5] Chicago, p.47



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