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La jeunesse

Par André Royer

1929 : Année qui marque le début de la Grande Dépression. Mais c’est aussi l’année de naissance d’Antonine Maillet, née à Bouctouche au Nouveau-Brunswick, le 10 mai. La jeunesse de l’Acadienne se déroulera donc dans un climat de crise économique grave, parmi une famille tricotée serrée de neuf enfants, mais qui n’était pas défavorisée. Elle fut élevée dans ce petit village, dans une atmosphère quasi-rurale, ce que Maillet considère comme étant très important dans le développement de sa personnalité.

Son enfance représente une période cruciale de son existence. Toute son œuvre découle de ces quelques années fondamentales. Le personnage de la jeune Radi, que l’on retrouve par exemple dans les romans Le chemin Saint-Jacques, Le temps me dure, ainsi qu’On a mangé la dune, lui permet justement de revisiter cette époque et cet état d’esprit :

« ...je crois qu’un écrivain, finalement, ne fait que reprendre presque indéfiniment sa petite enfance. Vous savez, les premiers héros d’un romancier, ce sont les premiers héros de sa vie. Il y a toute une série de personnages et d’évènements marqués par la Crise, des faits historiques, des gestes, qui m’ont entouré et qui m’ont impressionnée. C’est plus tard seulement que l’on va chercher tout ça dans son subconscient, et puis qu’on le magnifie, qu’on le transforme, et qu’on l’agrandit. »  [1]

« Life was to short for me. And I couldn’t imagine that some day I would get out of childhood. Because childhood for me, was when I was living so much. I was all the time devouring life. And I didn’t know then that was the most important thing I could do. Because now, as a writer, I’m just digesting that. I’m just giving back what I understood, what I gathered, what I had been fishing during my childhood ». [2]

Les réalités de la Crise économique laisseront des souvenirs chez Maillet. Et bien d’autres éléments de l’époque impressionneront la jeune fille. La situation géographique de l’Acadie, et de Bouctouche en particulier, sera un puissant incitatif qui poussera de nombreux compatriotes à s’adonner à la contrebande de l’alcool durant les années 1920 et 1930. Les fameux bootleggers inspireront Maillet pour son important personnage de Mariaagélas.

Bouctouche, c’est aussi un petit port de mer qui accueillait des bateaux étrangers et leurs matelots. Des matelots qui, parce qu’ils étaient coureurs de jupons, inquiétaient les mères de familles du village, mais qui, en racontant des histoires extraordinaires, faisaient aussi rêver les habitants du coin. Un thème qui sera également très présent dans l’œuvre de l’acadienne, en particulier dans le monologue « La jeunesse » tiré de La Sagouine.

La mère de la jeune fille, Virginie Cormier (à qui l’auteur dédia son roman Pélagie-la-charrette) et son père accordaient une grande importance à leurs racines acadiennes et à la langue française. Ils s’assurèrent que leurs enfants obtiennent une éducation solide et qu’ils s’éveillent aux arts.

« Disons que j’ai grandi dans une famille assez exceptionnelle. Mon père était maître d’école et ma mère était maîtresse d’école, ce qui fait que mes parents étaient des gens au-dessus de la moyenne intellectuellement. J’ai donc grandi dans un milieu privilégié, mais relatif, car l’Acadie n’était pas un milieu privilégié, dans le sens qu’à l’époque, il n’y avait pas de collège pour les filles, il n’y avait pas d’université francophone. Heureusement que j’ai eu des parents qui ont fait tout pour compenser le manque à l’école. Par exemple, ils corrigeaient nos lettres, nous aidaient à faire nos devoirs, facilitaient la tâche en complétant les manques de l’école aussi bien sur le plan culturel, l’ouverture d’esprit au niveau nationalisme et tout ça. » [3]

« Mes parents étaient des gens qui lisaient, ce qui n’étaient pas courant à l’époque en Acadie et on avait donc des livres à la maison. Mon père était le seul homme de la région à être abonné à un journal en français qui venait non pas du Québec mais d’Ontario. Le Droit d’Ottawa, rentrait chez nous dans les années 1930 et 1940, ce qui était assez exceptionnel, et de plus, chez nous on aimait beaucoup la musique. Toute la famille faisait de la musique, y compris le classique, mes sœurs étudiaient le piano. Alors que sur le plan musical, on était très ouvert, sur le plan peinture, on savait vaguement que ça existait mais il n’y avait pas de musée dans la région. On se contentait donc de regarder des reproductions, car ce n’était pas un monde qui nous était accessible, mais au moins on savait que ça existait, et on aurait voulu en savoir plus. » [4]

L’influence du père sera fondamentale dans la vie et la carrière d’Antonine Maillet. Fondamentale parce qu’il l’a convaincue d’avoir confiance en elle, mais aussi en la vie. Voici deux leçons que le père Maillet inculqua à sa fille :

« Don’t try to be the greatest woman in the world but try to be the greatest Antonine in the world. Try to be the best yourself ». [5]

« If ever you fall in the water, and you cannot swim, trust the sea. It will carry you. » [6]

Antonine Maillet raconte ces anecdotes en anglais, mais la vie de tous les jours se déroulait en français chez elle. Paradoxalement, l’éducation de Maillet se fait en partie en anglais. Bien que les classes étaient composées de jeunes acadiens, que les cours se donnaient en français, les élèves devaient néanmoins rédiger leurs examens en anglais afin de respecter les exigences du ministère de l’Éducation du Nouveau-Brunswick. Une situation qui sera prétexte à une anecdote fort révélatrice tirée du roman Le chemin Saint-Jacques. La jeune Radi affronte alors son enseignante qui affirme aux enfants qu’ils ne pourront gagner leurs vies en utilisant la langue française. Radi lui réplique qu’elle fera sa propre vie en écrivant en français.

Notes:

[1] Lettres québécoises, automne 1980

[2] Antonine Maillet : Acadian Avenger, CBC, 29 décembre 1992

[3] Études en littérature canadienne, 1988

[4] Études en littérature canadienne, 1988

[5] Ottawa Citizen, 20 septembre 1998

[6] Antonine Maillet : Acadian Avenger, CBC, 29 décembre 1992



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