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Nouveaux horizons

Par André Royer

Tirer un trait sur le passé, ne jamais se répéter, aller de l’avant, chercher toujours la nouveauté et le défi : voilà la mentalité de Diane Dufresne.

« Parce que j’ai choisi de ne pas faire 400 fois le même show, parce que je ne veux pas me répéter, parce que je veux innover, constamment, toujours pousser plus loin mes limites. Parce que c’est ça pour moi la création. [...] Moi je donne. Je veux donner. Je chante pour gagner ma vie, mais je crée pour vivre. » [1]

Elle se concentre tout d’abord sur une émission de télévision intitulée Follement vôtre. Puis, elle travaille avec un nouveau parolier, Pierre Grosz, ainsi que les compositeurs Claude Engel et Lewis Furey pour monter un tout nouveau spectacle et un nouvel album : Top secret (1986). Ce spectacle présenté au Théâtre du Nouveau Monde sera plus intimiste et remportera au fil des ans beaucoup de succès, tant au Québec qu’en France, et même au Japon.

Puis, comme nous l’avons déjà mentionné, accompagnée de l’Orchestre symphonique de Québec, elle ose présenter, en 1988, le spectacle Symphonique N’Roll à une époque ou le monde rock et classique se côtoyaient assez peu. Dufresne s’attaque alors à un monument musical : Gustav Mahler. Elle effectue ensuite, encore une fois, une tournée qui la mène en Europe et au Japon.

Nous sommes alors au tout début d’une nouvelle décennie. En février 1990, Dufresne monte à Tokyo son Symphonic N’Roll avec le New Japan Philharmonic. Elle est très loin géographiquement du Québec, mais elle est aussi de plus en plus loin du monde du showbiz. Diane Dufresne se fera plus rare, touchera à divers facettes de la création artistique, expérimentera de nouvelles avenues. À partir de ce moment, son travail devient beaucoup plus personnel.

C’est ainsi qu’elle crée un film intitulé Une ville au sommet (1991), qui sera projeté au Chalet du Mont-Royal en prévision des célébrations du 350e anniversaire de la fondation de la ville de Montréal. L’année suivante, elle réalise un documentaire sur Tokyo, intitulé Nippon Blues. La chanteuse élargit son registre, tout en retournant à la chanson.

Pour son disque Détournement majeur (1993), elle écrit tous les textes de ses chansons, ce qui est une première, sauf pour un texte rédigé avec Plamondon et pour la chanson Comme un bel oiseau, créée pour la Saint-Jean de 1990. Au lendemain de l’échec de l’Accord du lac Meech, Dufresne chantait ses propres paroles :

Depuis l’nombre d’années que je veux m’séparer
À l’heure où tout casse, je suis vraiment sonnée
Quand c’était l’temps d’agir, on a cru au pire
On a laissé faire, on est bien avancé
Faut se prendre en main quand on perd le pied
Et je me souviens, l’as-tu oublié
Je suis d’un Québec qui reprend ses ailes
Le temps est au beau pour apprendre à te quitter

Après avoir travaillé avec un des meilleurs paroliers de la francophonie, Dufresne décide de se faire confiance pour trouver les thèmes et les mots qui la définissent. Pour ce faire, elle s’isole pendant plusieurs mois dans la métropole américaine, la ville qu’adorait sa mère. Elle réside alors au studio du Québec à New York. Des rencontres décisives sont à l’origine de ce tournant essentiel de l’écriture.

« Il y a quelques années, avant de subir une intervention chirurgicale, j’ai décidé de consulter d’autres médecins que les traditionnels, et je me suis retrouvée, à Paris, dans le bureau de la Dre Nadine Schuster, spécialiste en médecine de l’énergie. Elle m’a accueillie par : “Ça fait 15 milliards d’années que je vous attends, allez-vous faire quelque chose pour nous ?” J’ai trouvé ça étonnant. Je lui ai dit que j’étais chanteuse. Elle m’a répondu : “Il faut écrire.” J’ai coupé net : “Ben, j’écris pas !” Elle a insisté : “Vous en faites pas, je vais vous donner ce qu’il faut pour écrire.” J’ai répliqué : “Un crayon ?” Elle a eu le dernier mot : “Non, de la poussière d’étoile...” [...] Puis Nadine m’a mise en relation avec des scientifiques. Elle m’a conseillé des livres, des auteurs : Capra, Stephen Hawking, etc. Je trouvais ça compliqué mais en même temps, il y avait une poésie qui me fascinait. »  [2]

Sur l’album Détournement majeur, la chanson J’écris c’qui m’chante est très révélatrice :

Pour retrouver le goût d’chanter
Et me prouver que j’peux changer
J’me vide le coeur, j’viole mes idées
En les couchant sur du papier
J’me garoche comm’ une suicidée
À cent à l’heure, les poings liés
La muse n’a plus son rôle à jouer
J’sors du tableau pour m’inspirer
Faut du culot au bout d’mes doigts
Cette fois c’est moi qui cherche mes mots
J’prends l’émotion qui m’sort du ventre
Ou je l’invente

Ses chansons de cette époque reflètent parfaitement sa pensée.

« Écrire m’a permis de libérer quelque chose qui demandait à sortir. C’était là depuis toujours comme une boule, comme une douleur. Comme quoi ça prend parfois des années à extirper de soi un petit bout de l’essentiel. J’aurais pu commencer plus tôt, mais ce n’était pas le bon timing. Je trouve une joie dans l’écriture. Et la joie est un pas vers la sagesse. » [3]

Je range des jupons
Des années fanées
Au fond d’une armoire
Minuit a sonné
Les rôles ont changé
J’m’en fais pus accroire
Et c’est l’ménage à fond

J’me ramasse en boule
Comme quand j’étais p’tite
Et que j’avais la grippe
Je ne pleure même plus
Je n’veux plus rien savoir
Y s’passe quelque chose
J’ouvre de grands tiroirs
Dans ma chambre close
Je vide ma mémoire
Et j’me cause
Dans le noir
 [4]

Précurseur, Diane Dufresne s’intéresse à la science et particulièrement à l’environnement. Elle se passionne alors pour les écrits d’Hubert Reeves. L’état de la planète l’inquiète :

« Pour que j’aie osé écrire, il fallait qu’il y ait urgence. Alors je ne sais pas si cet effet d’urgence marque une dernière fois ou la première fois de quelque chose. J’ai commencé à écrire quand j’ai reçu des informations qui m’ont touchée profondément et que je me suis senti le devoir de véhiculer. Je suis tellement ignorante. Je devrais, à mon âge, être rendue beaucoup plus loin, avoir accompli beaucoup plus de choses. J’ai toujours fait la même affaire. » [5]

À bâtir le monde à l’envers
J’en ai assez d’te r’garder faire
Prends soin d’ton air, prends soin d’ta mer
Ça ne tourne plus rond sur la sphère
Pourquoi me taire, tu exagères
Et tu t’enterres bien avant l’heure prévue
Change tes manières, tu m’exaspères
Ça ne tourne plus rond sur la sphère
 [6]

Mais pour les chansons de cet album, Dufresne ne fait pas complètement table rase de son passé. Elle ne peut oublier certaines plaies. Elle règle alors quelques comptes avec les critiques, dans la chanson Les scélérats :

Tu jauges tu juges tu jubiles
T’es le magnat de la bisbille
L’escogriffe qui sort son suif
Lle négatif est ton actif

Et puis t’épies l’interdit
Tu mets au pas les faits d’la vie
Y a du pouvoir dans l’inédit

Sur le plan musical, elle travaille beaucoup avec la compositrice Marie Bernard. Elle demande aussi au pianiste Louis Lortie de jouer pour elle. De plus, elle collabore avec le célèbre pianiste Alexis Weissenberg, qui a composé et interprété des chansons telles que Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous ou encore I love you Soho.

Son approche scénique évolue aussi. Avec son actuel compagnon de vie, Richard Langevin, elle explore de nouveaux territoires. Son spectacle-exposition Réservé (1997) allie musique préenregistrée, performance et multimédia.

Lors d’une interview à ce sujet, elle confie un autre aspect de sa réflexion sur la création :

« C’est mon rôle. Étonner les gens, aller chercher l’enfance. Quand on l’étonne, le public ressent une émotion, une sorte de joie qui lui ouvre les bras comme un enfant, et alors, il n’a plus aucune retenue, on est en plein état de création, où tout peut se passer. Je l’ai toujours dit, le public a autant de talent que moi. Ce n’est pas tellement chanter que j’ai fait pendant ma carrière : j’ai surtout donné de l’énergie. Et j’en ai reçu encore plus. Cet échange-là est plus important que les chansons. Ce que tu donnes de nouveau amène du nouveau. Changer les choses, c’est la seule raison de créer. Et la planète, faut qu’elle change. » [7]

Notes:

[1] Le Devoir, 12 octobre 1981

[2] Elle Québec, novembre 1993

[3] Elle Québec, novembre 1993

[4] Extrait de Cendrillon est au coton

[5] Elle Québec, novembre 1993

[6] Extrait de la chanson Le locataire

[7] Le Devoir, 29 novembre 1997



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