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Face à la mort

Par André Royer

Marie Laberge a en effet écrit des pièces dures, très noires, car comme la jeune fille qu’elle était, la dramaturge est tourmentée par les thèmes de la vie et de la mort.

« Dans mon écriture, le rapport à la vie est déterminé par le rapport à la mort. Pour moi, le rapport qu’on entretient avec la mort, la sienne propre et celles des autres est extrêmement important. J’ai toujours abordé la sexualité, la vie, le désir de vivre en fonction de la lucidité quant à la précarité de la vie. J’ai toujours développé ça dans mon œuvre, y compris la responsabilité qu’on a envers soi-même de la qualité de sa propre vie. » [1]

Traitant du suicide, la pièce Jocelyne Trudelle trouvée morte dans ses larmes a exigé énormément de son auteur :

« C’est une pièce à laquelle j’ai résisté pendant six ans parce que je ne voulais pas l’écrire. C’est long six ans. Cela me faisait peur. J’aurais tout fait pour y échapper. Enfin, après avoir écrit cette pièce, j’étais tellement brisée, tellement défaite, que pour me consoler j’ai écrit C’était avant la guerre à l’Anse à Gilles. Et après avoir monté Jocelyne Trudelle trouvée morte dans ses larmes pour la première fois en 1986, j’ai composé Aurélie, ma sœur pour me donner congé, pour respirer de l’air frais. » [2]

« Mes pièces de théâtre habituellement se passent dans une atmosphère plutôt violente, plutôt non amoureuse. En fait, l’amour est surtout l’appel à l’amour, le manque d’amour ou l’amour trahi, c’est une recherche, un cri, un "je veux", mais ce n’est jamais un "j’ai". On ne l’a pas souvent dans mon théâtre. On court après, on se désole de ne pas l’avoir, on se désespère, mais c’est bien rare qu’il est là. La mort, la solitude, l’incompréhension entre les êtres, ce minuscule espace qu’il y a entre être compris et être trahi, ces thèmes sont dans presque toutes mes pièces. » [3]

Ce thème dérangeant de la mort n’est pas uniquement abordé au théâtre. Ses romans le prennent également de front. Que ce soit dans Le poids des ombres ou La cérémonie des anges, la mort est omniprésente. Il est impossible pour Laberge de laisser de côté ce sujet difficile. Est-ce à cause du souvenir lancinant de la mort de son frère André ?

« Je n’ai jamais lu une œuvre importante dans laquelle elle n’avait pas une place. Comme si, pour voir toute la densité ronde de la vie, il fallait reculer un peu et y mettre alentour le cercle de la mort. Dramatiquement, elle provoque une remise en question : on cesse de s’en faire pour des niaiseries, de manquer de la prudence de savoir que tout a une fin. » [4]

Oui, la mort est présente. Mais Marie Laberge exulte aussi, et surtout, la vie. Laberge aborde simultanément les thèmes de la solitude et de l’incommunicabilité dans nos sociétés, comme le laisse entendre le personnage d’Anne Morissette :

« Ce prof qui commence toutes ses explications par un prétentieux "comprenez-moi bien" l’horripile. "Comprenez-moi bien" ! Quelle idée, quelle manière de s’exprimer ! Comme si on était compris dans la vie, comme si être compris était le but ultime de toute existence. Tout le monde veut toujours être tellement compris qu’il n’y a plus que des incompris qui s’expliquent mutuellement leurs déceptions sans se comprendre. » [5]

Notes:

[1] Nuit blanche, 1989

[2] Études en littérature canadienne, vol. 22, no. 1, 1997

[3] Études en littérature canadienne, vol. 22, no. 1, 1997

[4] Le Devoir, 10 décembre 2001

[5] Quelques adieux, p. 68



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