Le bonheur de la conversation...
Mon premier contact avec Michel Onfray, l’homme, remonte à l’automne 2006. Depuis quelques années déjà, je découvrais avec bonheur ses livres : Le ventre des philosophes d’abord, puis son Traité d’athéologie, et plus récemment, La puissance d’exister, magnifique somme de son œuvre, une porte d’entrée, riche d’un de ses prologues biographiques dont Onfray a fait sa marque de commerce. De plus, par le biais de France Culture, j’avais commencé durant l’été à écouter ses cours de contre-histoire de la philosophie, un délice pour tout esprit curieux ! Donc, l’œuvre m’était sympathique, le personnage de l’auteur, à distance, me l’était aussi, mais je ne l’avais jamais rencontré. Le retard dans notre cycle de production m’avait forcé à remettre notre tournage avec le philosophe, prévu en octobre 2006, et m’offrait le luxe rare d’une rencontre avant le tournage, le temps n’étant plus compté.
Après un court passage à Paris, occasion de terminer la négociation avec Enki Bilal et de repérer les lieux de notre tournage avec lui, je mets le cap sur Caen à l’invitation d’Onfray, qui me propose de dîner avec lui après son cours hebdomadaire à l’Université populaire. D’abord, je suis saisi par le phénomène de l’Université populaire, plusieurs fois décrit dans les nombreux portraits que la presse française lui a consacrés. Sur le campus de la « vraie » Université de Caen, les fidèles d’Onfray se pressent par centaines une heure avant le début du cours pour être certains de trouver une place. Sur le train de Paris, deux personnes rencontrées par hasard avaient d’ailleurs fait le voyage pour assister au cours. La philosophie n’a jamais tant attiré les foules !
Onfray m’avait dit : « Après le cours, nous irons manger chez des amis, à la bonne franquette ! » Promesse tenue ; dans la forme et sur le fond.
Un vieux camarade de classe de Michel me ramène « à la maison » où un bon repas, et d’autres amis, nous attendent. Onfray est avec les siens, impose un certain « magistère », mais ne crée surtout pas l’impression du sage entouré de ses disciples. Le ton est animé, parfois badin, la conversation jamais ennuyante. Onfray pourrait pérorer, nous dominer par sa culture encyclopédique, mais il reste toujours curieux des autres, de leur point de vue. Et il n’est pas en représentation non plus. Peut-être est-il un tantinet attentif à son interlocuteur québécois, question de mesurer dans quelle aventure il s’embarque. Le philosophe est un habitué de la controverse, fait sur mesure pour les médias modernes, mais il garde quelques cicatrices malgré son discours détaché.
Au terme de la soirée, agréable en tout, nous convenons de nous retrouver à la fin de l’hiver. Je lui suggère même d’être présent pour la soirée consacrée au « panais » à sa nouvelle Université populaire du goût ! Le panais ? Pourquoi pas ! S’il faut chercher un prétexte, une raison de fixer une date, je me suis dit qu’un philosophe qui veut redonner du panache à ce légume racine était l’occasion.
Rendez-vous est donc pris les cinq et six mars en Basse-Normandie, fier pays des Onfray depuis plusieurs générations. Un choix aussi pour le philosophe qui, dès ses premiers succès d’auteur, refuse de s’établir à Paris. La philosophie chez Onfray n’est pas qu’un exercice intellectuel, c’est une série de choix qui s’incarnent dans une vie. Une existence philosophique se construit et n’a rien de virtuel.
Nous arrivons sous la pluie - inévitable en Normandie - avec deux jours de tournage à Paris dans le corps. Heureusement, Daniel Pennac nous a rendu la chose agréable. Après 10 mois sans travailler ensemble, l’équipe redécouvre le plaisir de nos horaires « Club Med » ! Des journées sans pitié, surtout que nous voulons ajouter à la texture documentaire de la série. Onfray, avec l’Université populaire, son histoire personnelle et la richesse de sa production est un banc d’essai idéal pour notre vision bonifié de Contact. La Normandie, décor incontournable et même essentiel de l’histoire, doit aussi trouver sa place dans l’émission.
Au matin du cinq, nous quittons Caen très tôt pour retrouver notre invité à Chambois, son village natal, où il a choisi d’acheter une maison pour ne pas rompre le fil du passé. C’est madame Onfray qui nous ouvre la maison et nous accueille à grand renfort de café bien chaud - pour un petit matin aux accents d’hiver - et de tartines généreuses.
La carte du village et de la région est une forme de table des matières pour qui veut comprendre l’évolution du jeune Onfray vers son chemin philosophique. La fromagerie aux allures féodales, où travaillent ses parents, l’église du village, la maison familiale et son contrepoint, l’orphelinat de Giel que fréquente Michel, tout ce décor raconte sa vie, son parcours. Je suggère à notre réalisateur de ne pas commencer comme à l’habitude par un long entretien, sorte de fondation de l’émission, mais plutôt de faire plusieurs petits arrêts dans le village avec Michel.
La séquence dans la fromagerie abandonnée, véritable lieu de naissance du rebelle, est aussi pour nous le point d’entrée, le contact qui déclenche le reste de l’émission. J’ai immédiatement le sentiment que la conversation sera dense et colorée, menée à visière levée, dans cet esprit qui m’avait tellement enchanté quelque mois plus tôt à Caen. Plaisir d’une interview qui ressemble davantage à une conversation qu’à un exercice balisé par mes seules questions. Une volonté de donner un rythme qui trouve tout son sens, plus tard, en après-midi, lorsque l’on se retrouve face à face pendant près de deux heures dans le petit salon de sa maison.
La fin de journée se déroule au pas de course. Quelques images avant que le soleil parcimonieux ne tombe et, surtout, un sprint pour emballer l’équipement et se retrouver sur la grande place d’Argentant, chef-lieu, dans le territoire balisé par Onfray, de cette nouvelle Université populaire du goût. La grande salle a la mine un peu triste, mais la foule sympathique qui se presse au rendez-vous compense largement. Les dames de la haute, calepin à la main, viennent voir les chefs faire des prodiges avec la vedette du jour, le panais, et regardent d’un œil faussement distrait l’autre vedette, plus difficile à cuisiner, Michel Onfray. Les autres, nombreux, viennent plutôt goûter à cette expérience sociale mijotée par le philosophe qui veut redonner aux victimes des délocalisations d’entreprises un espace noble et ludique, le potager ! Michel est ici parmi les siens, butine d’un groupe à l’autre. Nous l’attrapons au vol pour faire un bout d’entretien sur le sens de ce nouveau projet. Mon collègue réalisateur ne croit pas du tout à ce segment. Les lieux, l’ambiance ne sont pas à son goût. La journée a peut-être été trop longue ? Chose certaine, nous ne faisons pas du beau travail en soirée et cette portion de notre histoire ne pourra pas trouver de place dans l’émission finale.
Au réveil, le lendemain matin, la ville est triste sous la pluie. La qualité de lumière est cependant remarquable et permet à Luc, notre directeur photo, de faire de magnifiques séquences dans les rues de Caen.
Nous consacrons les dernières heures en compagnie de Michel à retracer l’histoire de son Université populaire. Le rendez-vous est pris vers 10 h 30 au café Mancel, premier auditorium improvisé pour les cours de contre-histoire de la philosophie. Le maître des lieux, très gentil, accepte de nous laisser la place avant l’arrivée des clients du midi, même au risque de ralentir sa mise en place. Nous faisons promesse d’être efficace et rapide. Seul pépin : notre invité semble passer tout droit ce matin-là ! Pas de nouvelles. Je le joins finalement sur son portable. Il s’est effectivement levé avec un peu de retard et arrive sur les chapeaux de roues. Le temps presse, il nous reste moins d’une heure avant d’avoir à démonter notre installation dans le restaurant. L’histoire de son départ de l’Éducation nationale et la création subséquente de son vaste chantier pédagogique est un chapitre clé de notre émission. Il faut en accoucher maintenant dans des conditions un peu bousculées. Je pensais en me levant que tout était sous contrôle. Les surprises de la production me ramènent vite à l’ordre !
Nous laissons le philosophe en début de soirée après avoir tourné quelques images dans le grand amphithéâtre où les fidèles de sa contre-histoire l’accueillent avec des applaudissements pour souligner le centième cours.
On se doit de prendre la route rapidement en direction de Paris. Joël de Rosnay nous attend le lendemain matin pour deux grosses journées de tournage. Ce n’est que 24 heures plus tard, après voir lu le blogue de Michel, que j’apprendrai que les pneus de sa voiture ont été crevés alors même que nous étions à célébrer le succès de l’Université populaire. L’incident me fait réaliser que nous n’avons pas assez consacré de temps au personnage controversé qu’il est devenu. Le polémiste est parfaitement perceptible dans nos conversations, mais il me semble qu’il nous manque quelque chose. Notre portrait est incomplet. Francis, le réalisateur, le pense aussi. Pourtant le matériel est abondant.
Vendredi matin, deux jours après la fin de notre tournage en Normandie, et à l’orée d’une journée qui s’annonce difficile avec Alain Ducasse, je prends mon courage à deux mains et passe un coup de fil à Michel Onfray : « Pourrait-il accepter une ultime rencontre avec nous lors de notre prochain séjour à Paris ? » En fait, je dois m’enfarger dans les circonlocutions tellement je suis gêné de quêter encore un peu de temps. Sa réponse est aussi courte que ma question est longue et hésitante. « Oui, sans problème. » Je lui donne une date, une heure de rendez-vous possible en avril. Sans hésiter, il prend note à son agenda et s’engage à être dans le train du matin pour nous retrouver dans la capitale. Je suis soufflé. C’est trop simple ! Évidemment, je n’avais pas encore pris la mesure de ce qui m’attendait avec Alain Ducasse. But that is another story.
Stéphan Bureau
Caen et Paris, mars 2007