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Carnet de tournage

Au retour de ses tournages, Stéphan Bureau prend la plume et nous livre à chaud ses impressions, que nous sommes heureux de vous présenter ici. Sachez que vous pouvez également télécharger une version PDF de ce carnet, agrémentée de nombreuses photographies de plateau. Bonne lecture !


Le charmant Monsieur Pennac

Le soleil se montre sur Paris mais le printemps n’impose pas encore son tempo à l’hiver qui tarde à se faire oublier. Nous sommes jeudi, premier jour de mars, notre petite équipe se retrouve après plusieurs mois de pause pour une deuxième série d’émissions. J’ai des papillons dans le ventre, comme à chaque nouveau départ.

L’expérience n’est d’aucune utilité, c’est toujours la première fois. En fait, si l’expérience m’enseigne quelque chose, c’est que nous sommes au début d’un long couloir de production, que nous n’avons pas fini de vivre des émotions fortes. Vingt émissions, vingt personnalités à apprivoiser, à séduire, pour aller chercher des parcelles d’âme, c’est une commande. Je le sens aujourd’hui dans mes os. Comme le vieux général qui connaît le prix d’une longue campagne, avant même de songer à son éventuelle victoire.

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Bonne nouvelle, nous amorçons le cycle avec Daniel Pennac, un personnage a priori sympathique et dont les livres font mon bonheur depuis longtemps. La préparation a été comme une douce récréation, la recherche préparée par André Royer et Stéphanie Lazure me donne des munitions. Je me sens prêt. Il faut simplement, depuis quelques jours, calibrer le travail afin de me garder du temps et de l’énergie pour la suite de notre voyage. Michel Onfray, le scientifique Joël de Rosnay et Alain Ducasse sont au programme la semaine suivante. Quatre invités pour lancer le tournage, c’est à la limite du raisonnable, pour l’équipe comme pour moi. Nous en faisons le pari, conscients de pousser la machine, mais que c’est aussi la seule façon d’arriver à nos fins avec nos petits moyens.

Les négociations avec Pennac n’ont pas été faciles pour la raison simple qu’il est entièrement absorbé par son dernier livre. L’écriture lui impose son ascèse. Son intermédiaire, la charmante madame Werlé, a d’abord écouté avec patience notre « pitch » et accepté d’aller plaider notre cause - que l’on pensait perdue, pour dire la vérité - auprès de l’auteur enfermé dans son bureau depuis quelques mois. Elle trouve les mots, les arguments qui font mouche ; Pennac va nous recevoir. Une seule condition : les matinées de nos deux jours de tournage doivent être dégagées pour son travail d’écriture. Deux demi-journées de moins, pour nous, c’est énorme. Il faut faire des choix, travailler encore plus vite que d’habitude.

Le protocole pour se faire ouvrir la porte chez Pennac est très simple, on se place sous sa fenêtre et on crie « Daniel ». À l’heure dite, l’homme sort la tête, nous salue chaleureusement, et donne les indications pour se rendre à son petit bureau qui se trouve à l’étage. Poignée de main d’abord, puis, l’air vaguement soulagé d’avoir un prétexte pour arrêter de travailler, il me lance : « Tiens, voilà les clés de la place. Installez-vous pendant que je vais déjeuner ! »

Notre premier casse-tête ressemble à une variation de la vieille blague : « Comment fait-on entrer 15 éléphants dans une WV ? - Un à la fois ! »

Même chose pour l’équipe avec tout l’attirail dans une surface qui ne doit faire guère plus de 20 mètres carrés. Nous arrivons même à isoler deux lieux de tournage, un miracle d’ingéniosité. Son coin travail, minuscule, nous permet d’aborder avec Pennac sa méthode et de découvrir la douleur que peut engendrer la construction d’un livre.

Mais d’abord, installé au centre de la pièce, Pennac, revenu de son repas, entreprend avec moi le jeu fascinant des premiers échanges. Une mécanique qui doit certainement s’apparenter à la séduction. D’entrée de jeu, il dit d’ailleurs : « On va peu à peu apprendre à se connaître. C’est ça une interview. » Un extrait que notre réalisateur, Francis Legault, choisira de mettre en amont de l’émission finale, avant le générique d’ouverture. Une forme d’amuse-bouche.

(JPG) La conversation dérive tout naturellement vers la pédagogie, un territoire que je voulais absolument explorer avec l’ancien professeur. Son amour des enfants, son envie de transmettre le goût d’apprendre et de lire sont entièrement teintés par son passé de cancre. Pennac a été mauvais élève, fustigé par sa lenteur académique. Des blessures d’enfance qu’il n’a jamais cachées mais qui, je le découvre au fil de notre entretien, forment le thème du livre qu’il peine à terminer. Le hasard nous mène tous les deux vers la même destination. Pendant deux heures, l’univers romanesque de Pennac se retrouve au second rang. Le plan d’entrevue s’impose, l’auteur, par la proximité avec son sujet, est à fleur de peau. Il ne suffit que de cueillir. Nous visiterons les Malaussène le lendemain !

Avant de se quitter, Pennac et moi allons prendre un « petit canon » au bistro du coin. Manière sympathique de sceller notre complicité naissante et de préparer la suite des choses. Curieux, il veut connaître mes auteurs préférés. Façon habile de planter le thermomètre, de mieux cerner son interlocuteur. Pourquoi est-ce que je lui parle immédiatement de Tonino Benacquista ? Roth, Saramago, Don DeLillo ou Dany Laferrière auraient aussi été de bonnes réponses. « Intéressant, dit-il, Tonino est un bon ami. Je vais voir s’il ne veut pas manger avec nous demain midi. »

Malaussène oblige, notre deuxième journée avec Pennac ne peut se dérouler que dans le ventre de Belleville, théâtre des opérations de la redoutable tribu. Premier arrêt, le restaurant Les Deux Rives, où nous retrouve Pennac pour le couscous. Ses personnages y mangent, nous y feront de la télé ! Le bruit ambiant inquiète notre perchiste, Sylvain, la scène me semble trop belle pour renoncer.

(JPG) À peine installés à notre table, Tonino Benacquista fait son entrée. Le personnage pourrait sortir tout droit du dessin animé Les triplettes de Belleville. Une gueule ! Monté à vélo au sommet de Paris, Benacquista transpire, fronce les sourcils pendant une fraction de seconde en voyant l’équipe, et s’installe à table sans même poser de question. Les présentations sont vites faites. La conversation s’amorce naturellement, sans besoin de dire « go ». L’idée de « faire passer à table » nos invités me paraît inspirée. Les deux compères partagent leur complicité, nous en sommes les témoins privilégiés. Le rythme des échanges est complètement différent de ce que nous faisons habituellement à CONTACT. Je suis séduit par le résultat, emballé par la générosité immense de Benacquista. Tout juste descendu de son vélo, il accepte de sauter dans l’arène sans même demander une seconde pour souffler ! Rare moment. Pour nous, c’est du bonbon, peut-être aussi une façon d’ajouter à notre formule habituelle.

Nous terminons l’après-midi sur la scène du Zèbre, salle de spectacles aussi fréquentée par les Malaussène.

Une partie de l’équipe essaie de croquer quelques belles images au marché qui se trouve face au petit théâtre mais quelques costauds découragent le caméraman. Belleville est un décor plus amène pour la littérature que pour la télévision. Les intrus, vites repérés, sont priés de se « casser ». Nos aventures par trop rocambolesques au Pérou l’année précédente, lors du tournage avec l’écrivain Mario Vargas Llosa, nous ont appris à faire attention. Pas question de se faire voler notre équipement deux fois. Pennac nous avait d’ailleurs prévenus que le quartier n’était pas très sympathique aux équipes de tournage. Le dernier coup de manivelle sera donc donné dans un environnement plus contrôlé, à l’intérieur du Zèbre.

Le premier épisode de la nouvelle série terminé, je respire mieux. La glace est brisée. Je suis déjà en train de penser à notre déplacement vers la Normandie pour aller retrouver le philosophe Michel Onfray. Il reste encore beaucoup de travail de préparation. À cet instant précis, quelques minutes après avoir salué une dernière fois Pennac, j’ai le sentiment - comme après chaque tournage - de voir s’effacer de mon disque dur toute l’information ingérée au cours des derniers jours. Pennac disparaît de l’écran radar pour faire place au prochain invité.

Par Stéphan Bureau
Paris, mars 2007

Photographies de Frédéric Raevens