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Carnet de tournage

Au retour de ses tournages, Stéphan Bureau prend la plume et nous livre à chaud ses impressions, que nous sommes heureux de vous présenter ici. Sachez que vous pouvez également télécharger une version PDF de ce carnet, agrémentée de nombreuses photographies de plateau. Bonne lecture !

Journées portes ouvertes

L’idée d’associer Eric-Emmanuel Schmitt à la série CONTACT était dans l’air depuis longtemps. J’avais fait une interview avec lui au moment de la parution de son roman La part de l’autre. Nous avions eu beaucoup de plaisir à échanger. Plus tard, j’avais communiqué avec lui en Irlande, où il s’était installé en 2003, pour être en périphérie de Paris, histoire de se soustraire à l’actualité littéraire. Je lui avais proposé le jeu d’une interview longue, à la frontière du documentaire. Il avait accepté avec enthousiasme.

Quand je l’ai relancé à l’été 2005, ça s’est fait très naturellement. Disons que le contact - sans faire de jeu de mots ! - a été facilité par un heureux hasard ! M. Schmitt est représenté au Canada par François Flamand, avec qui je travaille depuis deux ans à Juste pour rire. Nous disposions maintenant d’une excellente passerelle, ce qui était bien, parce que M. Schmitt est très sollicité par la presse mondiale.

Eric-Emmanuel Schmitt, c’est quelqu’un qui possède les qualités essentielles que l’on recherche chez un créateur. D’abord, il a une œuvre. Une œuvre populaire, puisque les gens aiment ce qu’il fait. C’est l’auteur francophone le plus lu dans le monde et l’auteur dramatique le plus joué actuellement ! Qui plus est, son œuvre interpelle nos sentiments. Il y a chez Schmitt une spiritualité très forte, compacte, qui se reflète à l’intérieur de ses récits, qui sont, quasi initiatiques. Enfin, il embrasse large, puisqu’il est à cheval entre le théâtre et le roman, l’écriture... Pour toutes ces raisons, il incarnait le prototype même de l’invité de CONTACT.

La lumière de Bruxelles

Nous nous sommes donc donné rendez-vous à Bruxelles. La ville était resplendissante, et le temps particulièrement favorable pour nos tournages extérieurs. Et pour tout en fait. C’étaient des journées de rêve ! Cela dit, comme il s’agissait du premier tournage à l’étranger, le voyage a généré sa part de stress. Il s’en est d’ailleurs fallu de peu que nous soyons privés de nos chambres, puisque, lors de notre passage, Bruxelles vibrait au rythme d’une immense foire. Mais tout s’est finalement bien déroulé.

À propos d’Eric-Emmanuel Schmitt, nous avons appris qu’il préfère travailler plus tard que tôt dans la journée. Daniel Plante, notre réalisateur, s’est rendu sur place, un peu avant neuf heures, pour faire un repérage mais, visiblement, ce clin d’œil était par trop matinal pour notre invité. Malgré tout, Eric-Emmanuel Schmitt a été bon prince, et très bon joueur, nous laissant la maison ouverte comme un grand plateau. En général, les gens sont plutôt réfractaires à ouvrir toutes grandes leurs portes ! Ses proches collaborateurs se sont montrés eux aussi d’une générosité exceptionnelle, rare même. Même si notre équipe fait toujours preuve de discrétion et de doigté, il reste que notre démarche implique une forme d’intrusion.

D’ailleurs, pendant que nous étions là, une équipe d’un journal belge était aussi sur place pour rencontrer l’écrivain. Mais ils ont manqué de temps pour compléter leur reportage. Du coup, les collaborateurs de M. Schmitt nous ont demandé s’ils pouvaient profiter de notre présence pour faire des photos et observer l’entretien sans poser de questions. Nous avons vite sympathisé avec eux. En Frédéric Raevens, le photographe de plateau, nous avons découvert un complice extraordinaire, qui s’est intégré à l’équipe très naturellement. Nous nous sommes tous dit : « Quel beau hasard. » Les photos d’Eric-Emmanuel Schmitt étaient tellement géniales que je lui ai demandé s’il accepterait de collaborer au projet et de les diffuser sur notre site Web, et même de participer à d’autres tournages, dont celui de Jacques Attali que nous allions réaliser quelques jours plus tard. Ce qu’il a accepté d’emblée ! Voilà le début d’une belle amitié.

Une rencontre ensorcelante

La première partie de mon entretien avec Schmitt a été fulgurante, belle, ensorcelante. Lui aussi a fait : « Wow ! » en sortant. Il s’est vraiment pris à l’exercice. Il y a eu un déclic sympathique. On est ensuite allés luncher dans le quartier. Les dispositions étaient très bonnes. Nous avons eu une magnifique conversation. Comme en famille. C’est un homme généreux, ouvert, disponible, pas en retrait, curieux de l’équipe mais pas curieux pour donner l’impression qu’il s’intéresse, il est fondamentalement curieux.

Nous avons discuté de la littérature du Québec. Nous avons aussi causé de l’écrivain américain Philip Roth, qu’il connaissait peu, et que j’aime beaucoup. Nous avons également beaucoup parlé de Robert Lepage. Il est fan du Confessionnal et admiratif de son théâtre.

Nous sommes ensuite revenus à la maison d’Eric-Emmanuel Schmitt. Mentionnons au passage que sa demeure s’est révélée exceptionnelle, fort belle, « photogénique » - elle est située dans un quartier magnifique de Bruxelles. Nous nous sommes installés dans son salon de musique. M. Schmitt a accepté de parler de l’importance de la musique dans sa vie. Il a même joué au piano, ce qu’il ne fait jamais ou si rarement à la télévision. Vous pouvez d’ailleurs visionner cet extrait sur notre site.

Puis, nous sommes passés au jardin. L’appartement fait partie d’un pâté de maisons fermé sur lui-même, un espace clos, silencieux et tranquille. Enfin, tranquille jusqu’à ce que nous nous installions et que l’on entende quelqu’un se mettre à buriner dans la brique... Daniel, en bon ex-directeur de production, a repéré la cour d’où venait le bruit et est allé cogner à la porte demander la permission d’interrompre les travaux de l’ouvrier pendant quarante minutes.

L’interview s’est terminée dans la lumineuse mansarde du bureau de M. Schmitt. Nous avons parlé techniques de travail, il nous a montré des manuscrits et nous avons fait quelques images dans la maison.

Madame Gisèle Gemayel, son assistante, était rayonnante. C’est ça, l’esprit de CONTACT. Sans nous connaître, ils nous ont accueillis. L’équipe belge a dit : « Wow ! Il y a un esprit fantastique ! ». Daniel était euphorique. Sylvain Vary, notre preneur de son, et Luc St-Louis, notre caméraman, ont été séduits par leur premier CONTACT.

Le temps des cathédrales

Le lendemain, nous nous sommes rendus au Théâtre Le Public, dans un quartier bigarré, ouvrier, très métissé et vivant, et dont l’équivalent montréalais serait l’Usine C. Encore une fois, on nous a accueillis à bras ouverts et on s’est installés dans la grande salle. À dix heures, M. Schmitt est venu nous rejoindre et nous avons tourné l’entretien sur le théâtre.

Plus tard, Eric-Emmanuel Schmitt nous avait donné rendez-vous dans une église pour nous parler de la foi, puisqu’elle occupe une portion très importante dans sa littérature.

En après-midi, il nous emmène à Villers-la-Ville, une petite commune de 9 400 habitants à 30 km au sud de Bruxelles, sur les lieux d’une ancienne abbaye [1] en ruines. Un site architectural de toute beauté, couvert de vignes, où on organise des concerts la nuit. C’est magique. Le lieu est baigné d’une spiritualité fantastique, et la lumière dorée d’automne est fascinante. On s’est installés au milieu de l’allée centrale, sous le ciel, et on a commencé notre entretien sur la foi et sur la révélation que l’écrivain a eue il y a quelques années. Son idée nous a ravis. Encore une fois, c’était un moment magique !

Au terme de cette journée épuisante, Frédéric, notre photographe devenu ami, s’est gentiment proposé de reconduire M. Schmitt, qui s’est assoupi immédiatement sur la banquette arrière comme un enfant !

Ce tournage était un pivot important pour la série : il fallait susciter un esprit de plateau généreux et ouvert, créer un climat favorable et rassurant pour l’invité, pour le mettre à l’aise. Et ça a marché du tonnerre de Dieu ! Quand j’y repense, j’en ai encore le sourire aux lèvres...

Stéphan Bureau, septembre 2005