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Carnet de tournage

Au retour de ses tournages, Stéphan Bureau prend la plume et nous livre à chaud ses impressions, que nous sommes heureux de vous présenter ici. Sachez que vous pouvez également télécharger une version PDF de ce carnet, agrémentée de nombreuses photographies de plateau. Bonne lecture !

Lever du rideau sur un grand du théâtre

Depuis les tout débuts de ma réflexion sur cette série d’entretiens, Robert Lepage a toujours été au nombre des personnages qui me paraissaient essentiels de rencontrer. Brillant metteur en scène, évidemment, mais aussi acteur, homme de cinéma, acrobate de l’improvisation dans une autre vie, Lepage a quelque chose de l’homme de la Renaissance, fort probablement porté par une aspiration qui le fait vouloir être aussi complet, universel. Vinci n’est pas un hasard sur son parcours, c’est un programme inscrit très tôt dans son cycle de création.

Robert Lepage m’a aussi donné quelques-uns de mes premiers grands « chocs esthétiques » au théâtre. Voir La trilogie des dragons a été pour moi, comme pour tant d’autres spectateurs, une expérience qui change un peu la vie, donne des ailes et nourrit une envie d’explorer les routes de la création. Ma conception du théâtre, du spectacle vivant, en a été bousculée pour toujours.

C’est donc dire combien je souhaitais avoir du temps, et dans les bonnes circonstances, pour interroger Lepage. Une envie d’autant plus pressante qu’une première rencontre avait fait chou blanc à l’époque du Point. Le prétexte était la sortie au cinéma de La face cachée de la lune, et pour moi, une première occasion d’interviewer le metteur en scène.

Malheureusement, l’anecdote, l’actualité dans ce qu’elle offre de plus misérable, m’avait forcé à faire une entrevue très peu inspirée. Une histoire de journaliste que Robert Lepage ne voulait pas inviter à sa conférence de presse occupait toute l’attention sur la place publique ; les journaux en étaient remplis. J’ai donc donné dans l’actualité - la page de variétés, dirait Hermann Hess -, sans doute inévitable compte tenu du mandat de l’émission que j’animais... Mais je restais sur ma faim.

Contact : prise deux !

J’espérais donc du temps pour une deuxième rencontre, et l’occasion d’aller un peu loin dans le dialogue. À dire vrai, à cause de l’agenda de Lepage - complètement dément ! - et d’un premier rendez-vous manqué, je ne donnais pas cher de nos chances de nous qualifier pour la première saison de cette nouvelle mouture de CONTACT !

Daniel Plante, notre réalisateur au début de l’aventure, est le premier à nous ouvrir les portes d’Ex Machina. Il avait travaillé sur La face cachée de la lune et connaissait assez bien l’équipe de Lepage... Une bonne façon de casser la glace ! Très vite, il me donne le téléphone de la sœur de Robert, Lynda, qui est son organisatrice en chef tout autant que son garde-fou. Je passe le coup de fil à Québec par un beau matin de printemps gorgé de soleil, convaincu qu’il serait ainsi moins difficile de me faire dire « non » que par un jour gris chagrin de pluie. Voilà à quel point j’étais optimiste !

Il fallait sûrement être prêt au pire pour que les choses soient si faciles, si agréables. Je n’avais pas terminé de me présenter que Lynda me disait le plus simplement du monde que Robert Lepage était ravi d’accepter l’invitation - que je n’avais même pas encore eu le temps de formuler ! - et d’enchaîner en me donnant la date de notre rencontre, la seule encore ouverte dans l’agenda. Ce sera le 9 septembre, le rendez-vous est pris ! Seul bémol, Lepage ne peut absolument pas nous consacrer les deux jours que nous demandons à tous nos invités. C’est à prendre ou à laisser. Je saute sur l’occasion, me disant que nous trouverons bien en temps et lieux une solution pour nous assurer d’avoir tout le matériel nécessaire.

Quatre mois plus tard, sur la route de Québec, nerveux à l’idée de renouer avec mes anciennes amours- la dernière série Contact s’était tournée en 1994 - je me félicitais de pouvoir commencer la série avec quelqu’un que j’admirais tant, que j’aimais sans pourtant le connaître. Sans doute mon petit jupon mystique dépasse-t-il, mais j’avais la certitude que tout nous menait là, tendait vers ce moment initial du nouveau projet CONTACT !

Le beau temps, un facteur jamais négligeable, sera aussi de la partie ! Daniel et l’équipe m’avaient précédé chez Ex Machina pour y prendre le pouls et nous donner un peu d’avance compte tenu du fait que notre journée de tournage du lendemain devait être très productive, agenda lepagien oblige !

Entrée en scène de l’homme de théâtre

À l’heure dite, vendredi matin le 9 septembre, Robert Lepage arrive à la Caserne. Reposé, calme, incroyablement généreux, il dissipe immédiatement toute forme de stress chez moi. Je le sens disposé, ouvert. Trois mois de vacances - une chose improbable dans sa vie -, se terminent avec nous. Lepage reprend du service avec ce tournage de CONTACT. Nous comprendrons, dans les minutes qui suivent, après un briefing que lui donne sa sœur, que l’action cogne à la porte. Dès le lendemain, il saute dans l’avion en direction de Londres, et recommence son train d’enfer. Notre premier contact avec l’univers de Lepage passe par la description de son agenda et de ceux qui y trouvent leur place ; un véritable bottin de la création mondiale. Peter Gabriel, le réalisateur Billy August, Jean-Paul Gautier... la liste donne le vertige. Et pourtant, on n’y perçoit aucune volonté de nous épater. Les choses sont présentées simplement pour ce quelles sont, l’ordinaire de la vie d’un metteur en scène extraordinaire.

Délicat, et sans doute bien conscient des impératifs d’une production comme la nôtre, Lepage m’informe qu’il doit absolument nous quitter plus tôt que prévu en fin de journée. Une tuile pour nous... s’il n’avait pas immédiatement ajouté qu’il allait cependant pouvoir nous consacrer la matinée du lendemain pour compenser. Une aubaine, une excellente nouvelle ! Exactement ce qu’il nous faut pour encore faire une meilleure émission. J’en viens à penser qu’il suffit vraiment de faire confiance ; les choses finissant souvent par trouver leur place quand je ne force pas trop. Avoir demandé ce temps supplémentaire quatre mois plus tôt aurait été impensable mais, aujourd’hui, les choses se déroulent comme par magie ! Il devient possible de remodeler notre plan de match, de penser filmer dans l’ancien quartier chinois de Québec et d’ajouter un lieu de tournage.

L’Asie, son influence sur son œuvre, mais aussi sur sa méthode de travail, pourra prendre sa pleine dimension dans l’émission. Un coup de fil passé chez les jeunes propriétaires du restaurant Yuzu - qu’affectionne Lepage et qui est à deux pas du quartier chinois - nous permet de pouvoir compter sur un autre décor pour cette partie de l’entretien. Bien que notre tournage de samedi matin s’improvise en quelques minutes, il s’annonce plutôt bien.

Pour l’heure, le premier véritable coup de manivelle se donne dans le grand bureau rectangulaire de Lepage, au dernier étage d’Ex Machina, avec un peu de retard sur l’horaire et passablement de fébrilité. Six mois après le premier feu vert de Télé-Québec, mon improbable idée de faire de la slow tv prend forme. Lepage se présente comme une incarnation de cette idée devenue réalité. Je suis tout à la fois nerveux, excité et content d’être là. Il faut maintenant faire taire ces émotions, et me concentrer sur notre échange.

Bon prince - se doute t-il de la nervosité qui m’habite en ce premier jour de tournage ? - Lepage donne immédiatement le signal de sa disponibilité et de son envie de jouer à visière levée. On me l’avait souvent décrit comme quelqu’un qui peut rester sur ses gardes, certainement pudique, même froid à l’occasion. L’homme devant moi est au contraire ouvert, souriant, candide, parfaitement en paix avec lui-même. Le ton de l’échange me laisse bientôt respirer. Puis-je parler de l’esprit de CONTACT ? Sans doute est-ce prétentieux. Enfin, je sais que je tiens quelque chose, une qualité de propos qui me réjouit le cœur.

L’exploration de son enfance, difficile, et de la cruauté des enfants est particulièrement riche. Sa différence, physiquement incarnée, le place immédiatement dans cette position marginale qu’il conserve encore aujourd’hui, malgré les accolades. Son regard lucide et sans complaisance sur la méchanceté certaine des enfants - de nous tous, en fait, mais les adultes le camouflent juste mieux - est troublant, mais absolument pas agressif. C’est son constat, livré sans amertume.

Comment détacher nos mobiles et nos choix - particulièrement chez un créateur -, de notre expérience sensible au monde. Les réponses de Lepage concernant sa vie me paraissent en dire plus sur ce qu’il fait aujourd’hui dans son travail que toutes mes questions techniques, celles que je cherche en amont de l’entrevue, lors de ma préparation. L’exercice tenu en ce matin du 9 septembre finit de me convaincre qu’une bonne portion de ce que doit être CONTACT passe par une attention et une disponibilité à ces zones de sensibilités, d’émotions, un registre qui doit cependant exclure toute sensiblerie racoleuse. Voilà le programme ! Facile à formuler, mais difficile à exécuter. Je vivrai les prochains mois, je le sais, dans la peur de ne pas être capable à chaque fois de créer les conditions propices à un bon CONTACT avec nos invités. Vanité ? Certainement. Contemplation narcissique ? Un peu aussi. Après tout, seul l’invité peut décider de se livrer, de se laisser aller à la confidence. Je demeure toujours conscient de la fragilité de ce que nous faisons. La différence entre bon et exceptionnel réside dans une zone étroite, difficile à cerner, et toujours en mouvement.

Dans les faits, seule la distance me permet de formuler toute cette réflexion née au premier jour de la série. Le réalisateur, Daniel, découvre les joies de notre formule de tournage, qui appelle une grande discipline, beaucoup de travail et peu de temps pour prendre certaines décisions. La disponibilité de l’invité est notre plus précieuse ressource, mais il faut la gérer. L’émission dépend de notre capacité à travailler en séquences cohérentes, rapidement enchaînées. L’équipe technique aussi découvre les difficultés de l’exercice. Je dois les convaincre de nos progrès, faire taire mes doutes.

L’après-midi se déroule beaucoup plus facilement d’un point de vue de la réalisation. Nous trouvons déjà nos marques plus rapidement. L’entretien doit se dérouler dans le grand studio, le ventre d’Ex Machina. John, notre premier directeur photo, transforme vite l’immense boîte noire en un espace chaleureux, idéal pour parler des méthodes de travail de Lepage. Ponctuel, il est de retour du lunch à l’heure promise, et livre sa marchandise avec aplomb. Je dois cependant zigzaguer, travailler à tâtons, lancer des perches pour tenter de mieux comprendre sa démarche. La mienne, de démarche, est bien improbable ; je ne suis pas certain de savoir où je vais exactement. Je me laisse guider par l’instinct, j’écoute et attends les ouvertures. Comme au tennis, il faut choisir son moment pour monter au filet. Je le ferai quelques fois, avec des résultats variables. Au total, nous sommes très satisfaits, convaincus d’avoir une abondance de matériel.

Nous finirons la journée par un repérage afin de trouver l’endroit idéal pour parler de Québec, et du choix de ce lieu de création par Robert Lepage. Nous trouvons. La soupe sera bonne !

Samedi matin, la lumière est parfaite. Une journée d’automne qui donne à Québec des allures de décor de cinéma. À huit heures, l’homme est devant notre hôtel. Nous partons en direction de ce qu’on appelle, je pense, le banc de la reine, une pointe du parc des Plaines d’Abraham qui nous permet de dominer le château Frontenac, une icône du l’univers lepagien. La séance de maquillage improvisée sur l’herbe ne fait qu’ajouter à notre bonne humeur. Nous n’avons pas le luxe de traîner, il faut faire rapidement notre segment afin de se rendre dans ce qui reste du quartier chinois et monter ensuite notre dernière installation chez Yuzu. Lepage doit être libéré à midi au plus tard, afin qu’il puisse partir prendre son avion. Jamais il ne nous mettra de pression, ou ne forcera le rythme. Nous nous battons contre la montre, jamais contre la mauvaise volonté. Jusqu’au bout, il restera bon joueur.

Visite guidée

Sous l’échangeur bétonné dont les emprises descendent jusque dans la basse ville, l’homme de théâtre nous sert de guide. Il nous montre ce quartier chinois aux racines historiques, qui a ensuite pris forme dans son imagination.

Nous sommes retourné aux sources de La trilogie des dragons. Banal paysage, mille fois vu, mais qui à ses côtés prend une toute autre allure. Il aime raconter, tisser des liens, chercher des histoires... refaire l’Histoire. Il me raconte d’ailleurs le passage à Québec, dans sa jeunesse, de celui qui allait devenir le ministre des Affaires étrangères d’Hitler, Von Ribbentrop, qui aurait travaillé à la construction du pont de Québec ! Il y a même, me dit-il, pour les amateurs d’une esthétique un peu inquiétante, une suite Von Ribbentrop au château Frontenac.

Surprise et fascination devant le conteur qui égraine avec un plaisir manifeste ces détours peu connus de l’histoire. Faut-il y décoder le germe d’un projet ? Je me contente de goûter le plaisir d’apprendre et d’essayer de comprendre comment se font les liens dans son esprit. Rare privilège, rare plaisir.

Stéphan Bureau, septembre 2005