Déjeuner avec un immortel
Jean d’Ormesson, de l’Académie française, se plaît à citer ce mot de Cocteau à propos des membres de l’institution : « Nous sommes immortels pour la durée de notre vie. Après, nous nous transformons en fauteuils. » À 80 ans, avec ses yeux bleu acier, ce grand adolescent a encore tout du séducteur qu’il a été, dit-on, dans sa folle jeunesse. La veille de notre rencontre, je l’appelle pour confirmer les détails du tournage. C’est avec des « Oui, mon capitaine » et un sourire en coin qui se devine, même au téléphone, qu’il répond à mes demandes. Ce n’est qu’un avant-goût de ce que sera notre face-à-face.
Mercredi matin, nous avons rendez-vous à huit heures à l’appartement qui lui sert de bureau au-dessus des jardins du Palais Royal à Paris. À mon arrivée sur ce plateau improvisé, c’est avec un délice apparent que l’ancien playboy subit la « torture » du maquillage télévisuel aux mains de la jeune Aurore.
Après quelques préparatifs, nous commençons le tournage dans les jardins du Palais Royal sous les fenêtres du ministère de la Culture. Il ne faut pas cinq minutes pour qu’un attaché du cabinet ministériel repère l’écrivain et s’empresse de nous offrir de faire le tournage sur la passerelle voisine du bureau du ministre. L’occasion est trop belle. Nous la saisissons au vol. Arrivé là-haut, l’invité est accueilli comme une star. « Vous êtes ici chez vous », assure le directeur du cabinet... et un petit café dans la porcelaine du ministère pendant qu’on discute sous un ciel gris et par un temps frisquet typiquement parisiens.
Toute la matinée, Jean d’Ormesson se prête avec grâce aux exigences de la production et il se livre à mes questions. À la faveur de la magie de la rencontre et de l’intimité qui s’installe parfois dans ces tête-à-tête, il nous parle de la vie, de la mort, de l’amour, du temps et du bonheur. Vif et joueur, il a toujours à la bouche une citation d’un auteur célèbre, une date précise, un détail évocateur. Puis, profitant d’un changement de cassette, il se rappelle un rendez-vous auquel il aurait dû être vingt minutes plus tôt. Qu’à cela ne tienne. Il ne lui faut que quelques instants pour faire avec beaucoup de politesse ses excuses à toute l’équipe et s’éclipser. « Je vous laisse les clés. On se revoit à 14 heures. »
À 18 heures, après une longue et surtout fructueuse journée de travail, nous commençons à remballer l’équipement. Même s’il a deux fois notre âge, il nous répète à au moins cinq reprises qu’il peut nous aider à descendre une des lourdes caisses qui contiennent notre matériel !
Jeudi, nous avons rendez-vous à l’Institut de France où siègent les quarante immortels de l’Académie française. Jean d’Ormesson arrive avec une demi-heure de retard au volant de sa petite Mercedes sport. En interview, nous parlons de l’admission de la première femme à l’Académie, l’illustre Marguerite Yourcenar, qui s’est faite sur sa recommandation et malgré une opposition vigoureuse de certains membres. Il nous rappelle avec un brin de fierté le discours qu’il a prononcé au moment où elle est entrée parmi eux. « Messieurs, je vais prononcer un mot... j’espère que cette coupole ne va pas s’effondrer. Je vais prononcer un mot inouï dans cette assemblée : "Madame". »
À la fin du tournage, l’académicien insiste pour inviter l’équipe au complet au restaurant. Une table pour huit nous attend dans un petit bistrot derrière l’Institut. « Un des meilleurs à Paris », nous dit-il. Notre compagnon ouvre la séance en déclarant : « Je m’attendais à accueillir une équipe, j’ai rencontré des amis. » Les plats arrivent, les bons mots fusent. On apprend même quelques blagues sur les membres de l’Académie. Visiblement tenté par l’idée de faire l’école buissonnière plutôt que d’aller à la séance du jeudi après-midi des académiciens, Jean d’Ormesson nous montre son petit côté collégien indiscipliné. À 15 h 30, après avoir réglé discrètement l’addition pour tout le monde, il embrasse chacun des sept membres de l’équipe sur les deux joues et file avec une demi-heure de retard participer aux débats avec ses collègues.
Et c’est ainsi que le tournage d’un épisode de CONTACT s’est terminé par un déjeuner avec un immortel.
Stéphan Bureau, octobre 2005